Un bienfait perdu

Contrainte du 20/06/2018 par les toupies hurlantes

“Je n’aime que la pop anglaise au fond, le reste c’est de la super merde.”

Cette sentence, pour le moins péremptoire m’arracha à la contemplation de mon digestif, un verre de cognac hors d’âge, que je faisais négligemment tourner entre mes doigts. Je le reposai donc sur l’inox de ma table et cherchai les auteurs de cette critique musicale pour le moins définitive. C’était un couple d’étudiants, la petite vingtaine, qui squattait la banquette autour de cafés qui, je pense,avaient dû finir par refroidir, oubliés dans  leur conversation. Je tendis l’oreille. La conversation avait maintenant dévié sur les mérites comparés de leurs études. Le garçon avait au départ choisi son cursus en fonction des grilles de salaires qu’il avait lues dans un magazine puis, faute de compétences mais surtout de moyens,avait été contraint de renoncer pour se retrouver sur une des innombrables voies de garage qu’offre l’éducation supérieure. Je l’écoutais ainsi déblatérer sur le fossé social qui ne faisait que se creuser par la faute d’une sélection qui n’avait pas encore le cynisme de se déclarer, encore habillée d’un vernis d’égalitarisme républicain On l’entendait clairement rager d’être né du mauvais côté de la barrière. En aparté, je me fis la réflexion suivante. C’était dommage pour ce garçon mais cela n’était hélas pas nouveau. Les torchons et les serviettes ne se mélangeaient pas dans les grandes écoles. Et ce, depuis des générations.

  • Je ne vois pas pourquoi on continuerait à s’emmerder à étudier, tout ça pour, au bout du compte, finir par arpenter en vain les couloirs de pôle emploi pour obtenir une maigre pension en échange de notre asservissement. Autant se barrer au bout du monde, essayer d’inventer notre vie. Mais comment…

Sa copine, sorte de petite princesse des pauvres, opina du chef.Elle aussi était victime d’un choix d’orientation par défaut à ce que j’avais pu entendre. Ils auraient d’ailleurs  pu être frère et sœur plutôt qu’amants, tant ils étaient semblables dans la dèche. Mais gentils au fond. Et semblant tellement raisonnables. J’avais du mal à imaginer l’un ou l’autre défoncé au point de cuver une mauvaise bouteille de vodka prostré dans une plaque de vomi, à l’instar, justement, de certains élèves de grandes écoles au cours de ces beuveries, pudiquement appelées soirées d’intégration . C’était dommage pour eux mais ils semblaient plutôt avoir l’esthétisme et la sensibilité de soirées feutrées où l’on sirote lentement des petits verres d’alcool précieux. Seul le manque de moyen les en empêchait à mon avis.

Je m’étais absenté un moment, fumer un cigare,  quand une idée me traversa l’esprit. Et si je les prenais sous mon aile ? Après tout, ma fortune était faite et je manquais d’occasions de faire du mécénat. Sans compter que la vie ne m’avait pas donné d’enfants. Je me vis donc les adopter, d’une manière ou d’une autre et commençai à élaborer toute une stratégie pour les sortir de l’ornière. Soudain, levant les yeux, je les vis quitter précipitamment l’établissement, leur départ étant certainement dû au fait qu’ils n’avaient plus les moyens de prendre une nouvelle consommation. Ils disparurent ainsi de mon champ de vision et, très probablement, de mon existence. C’était triste, j’avais perdu une occasion de faire le bien autour de moi. J’eus une moue désabusé en regardant le contenu de mon cendrier. J’y vis, consumés, inutiles, non pas les restes de mon Partagas, mais plutôt mes rêves de devenir un bienfaiteur.  Je repris mon cognac. Il allait m’en falloir bien d’autres pour oublier ce nouvel acte manqué.

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