Émancipation

Il a fallu cette énième dispute pour que je me décide. Nous ne sommes pas encore ennemis mais, après toutes ces années de non dits, il y a réellement quelque chose de rompu entre nous et il faut que je m’émancipe un peu plus. Alors j’ai pris ma veste, mes clés et mon portefeuille et je suis sorti, la laissant interdite devant mon audace.

Je n’ai absolument aucune idée d’où aller. Alors j’erre dans la ville. Jusqu’à arriver devant la lumière vacillante d’un établissement de nuit. J’hésite un long moment et, finalement, je me décide à sonner. La porte s’ouvre et le physionomiste m’invite à rentrer.

Je passe au vestiaire, surpris par la disparité des tarifs selon que l’on est un homme, une femme où un couple. Et puis je réalise : je viens de passer le seuil de ce que les gens appellent vulgairement une boîte à cul. Cette idée me fait sourire. Je suis curieux de voir comment les choses vont se passer pour moi qui suis plutôt séduit que séducteur, observateur plus qu’acteur.

Pendant que je me débarrasse de mes affaires, j’observe. Et je ne comprends pas pourquoi on m’a laissé entrer. À part le noir de mon jeans et de mon polo, je n’ai rien de commun avec le vinyl, le latex et le cuir des personnes qui évoluent autour de moi. Mais peu importe finalement. Et l’impression que j’ai sur le coup est surtout celle d’un profond respect de l’autre. Bien plus que dans d’autres endroits que j’ai pu fréquenter.

J’aime cette atmosphère. Et c’est parfaitement détendu que j’emprunte l’escalier qui descend vers la pièce principale. Il y a une sorte de solennité en ce lieu qui me plaît beaucoup. Je me dirige vers le bar et prends un verre. La superbe créature au crâne rasé qui me sert devine mon inexpérience et engage la conversion en me faisant l’état des lieux. Je trouve cette attention touchante. Et c’est fort de ses conseils que je pars explorer les lieux.

Je découvre alors toute une panoplie de pratiques que je ne connaissais que par mes lectures. Ici une brune pulpeuse assène des coups de martinet à un colosse cagoulé et attaché à une croix de Saint André tout en le masturbant. Là, une femme au visage très digne se fait déverser la cire d’une bougie sur les seins.

Je regagne le bar. Une femme immense est assise à proximité. Je suis aussitôt fasciné. Et, chose troublante, je sens son regard, gourmand et inquisiteur, se poser sur moi. J’avais perdu l’habitude de susciter ce genre d’attitude, ce qui la rend d’autant plus délicieuse. Et la barmaid, tout en me servant, me confirme mon impression. J’ai tapé dans l’œil de Maîtresse G. Un peu désarçonné quand même,  je lui demande quelques conseils sur comment procéder. Je ne maîtrise absolument aucun code de ce monde. Elle me préconise d’être direct mais humble et me glisse une flûte entre les mains. À remettre à Madame. Pour rompre la glace. Et puis elle me lance cette mise en garde :

—Gare à vos fesses si elle vous prend en main.

Je me prendrai à songer à ces dernières paroles bien des années plus tard en me remettant en mémoire ma rencontre avec celle qui m’a initié à cette forme de plaisir. Je ne le clame pas sur tous les toits, certes. Mes goûts ne sont pas de ceux que la morale approuve et notre relation est notre jardin secret. Mais, grâce à elle, même si j’ai repris une vie à peu près normale, j’assume maintenant pleinement qui je suis.

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