Vestiges du passé

C’était la proposition d’écriture des toupies hurlantes de vendredi dernier

Quelque part dans les environs de la ville d’Avignon se trouve le village de Châteauneuf de Gadagne. En périphérie de cette bourgade ont poussé plein de zones résidentielles destinées à accueillir la classe moyenne du coins, avide de villas avec piscine. Et au milieu de l’une d’entre elles il y a la maison. Notre maison. Dont nous venons juste de finir d’éponger le prêt. Ce qui tombe bien parce que notre aîné vient de décrocher son baccalauréat avec mention et une inscription dans une école aussi prestigieuse que coûteuse. Ajoutons à cela la location d’un appartement et nous voilà repartis pour quelques années d’investissements que nous aurions eu du mal à conjuguer avec nos traites. Donc tout était pour le mieux et l’heure à la fête plus qu’aux comptes. Car, en tant que parents les plus cools du monde, nous avons accepté l’organisation de la soirée post-examens de sa classe. Bien sûr, ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous allons livrer notre maison à une trentaine filles et de garçons pour leur rite de passage entre l’adolescence et l’âge adulte. Mais notre fils s’est avéré être un redoutable négociateur et nous a donné des garanties auxquelles nous nous efforçons de croire.

Les premiers invités sont arrivés, la sono est déjà en train de beugler et, avant d’abandonner la place, je donne les dernières consignes. Pour me donner une contenance, j’ai mis un doigt de whisky dans un verre et je suçote un cigare bon marché. C’est alors qu’elle débarque et que tout bascule. Cette jeune fille qui vient attraper notre fils par les épaules et lui donner un baiser dans le cou est le portrait craché d’un fantôme de mon passé. Cette époque où nous naviguions dans les eaux troubles de l’illégalité, couverts par le père d’un camarade qui était commissaire de police et où alcool et drogues étaient le prétexte à de bien vilaines choses. D’une voix bourrue (ce n’est qu’une façade pour masquer mon malaise), je demande qui est est. La demoiselle se présente. Son prénom, Zoé, ne me dit rien. Son nom de famille par contre…

Ce que je redoutais le plus m’explose alors en pleine face. La petite copine de mon garçon est la fille d’une de celles avec qui nous avons joué lors de nos soirées. Et quand je parle de jouer, c’était du genre à nous refiler des nanas trop défoncées pour exprimer le moindre refus devant nos avances. Comme des pions bringuebalant entre nos mains. Et celle qui est sa mère est la lycéenne qui avait dû fuir l’établissement privé où elle étudiait à cause de sa grossesse peu de temps après une de nos fêtes. Ça avait été de notre part l’objet de grasses plaisanteries. Elle ne savait pas qui était le père et nous non plus. Sauf que c’était l’un d’entre nous. Heureusement que l’affaire avait été étouffée et que, grâce à une belle enveloppe, celle qui est donc la grand-mère de Zoé avait pu l’emmener loin de nous, en zone frontalière. Pour, soi-disant, faire passer le produit de ses péchés. Et des nôtres par la même occasion.

Je constate avec effroi qu’il n’en a rien été et que j’ai potentiellement mon fils et ma fille devant moi en train de se bécoter. Et je réfléchis à ce qui est l’essence même de mon existence depuis les évènements qui remontent à la surface : un mariage arrangé peu après  » l’incident » pour passer à autre chose, un bébé dans la foulée, que ma jeune épouse, mère au foyer prédestinée a élevé et la carrière qui a été la mienne grâce à de bonnes relations. Tout a été bâti sur le besoin de ne pas faire de vagues, de préserver les apparences au sein de notre communauté.

Et là, dans ma tête, tout s’effondre. Je ne peux rien dire. Le tsunami que cela générerait serait tout sauf miniature. Et je ne peux pas m’empêcher de penser que cette rencontre est tout sauf fortuite. Et si le fait que cette gamine se soit rapprochée de notre enfant était un moyen que sa famille avait trouvé pour réclamer vengeance ou, tout au moins réparation ? Je n’ai pas l’intention de les laisser nous détruire. Mais pour le moment je suis pieds et poings liés. Il me faut revoir les copains pour trouver une solution. Ensemble nous imaginerons un nouveau plan. Ça a toujours fonctionné ainsi.

Une grande lassitude m’a envahi. Je me ressers machinalement un grand verre de whisky sous le regard réprobateur de mon épouse. Il est tiède. Ça n’a pas vraiment d’importance.

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