Voyage

Son voyage se déroule sans problème et, bientôt, il sera arrivé à destination. Mais il ne peut pas oublier celui, bien immobile, qu’il a fait en sa compagnie il y a quelques jours. 

Elle était venue le voir. Les annonces des premières restrictions venaient de tomber. Alors, faute de visiter la ville, ils s’étaient explorés l’un l’autre. Il avait notamment découvert sa petite faiblesse au creux du cou. Il s’y était attardé, la faisant gémir avant même que leurs corps ne se mêlent.

Il ne cesse d’y penser alors que les frontières se sont à nouveau refermées et qu’ils s’éloignent. 

L’autrice

Elle avait fait de gros sacrifices mais le jeu en valait la chandelle. Et, même si elle avait plutôt nagé en eaux troubles qu’en eaux vives, elle pouvait maintenant regarder le monde de haut depuis les baies vitrées de son duplex en plein Paris 16ème.

Cet appartement, elle se l’était payé avec les droits de l’adaptation cinématographique de son premier livre, un roman fleuve qui racontait de façon contrapuntique les tribulations d’une princesse géorgienne qui, par amour, avait quitté les ors de son palais de Tbilissi pour les couchettes d’une fumerie d’opium dans le delta du Mékong.

L’histoire ne valait pas tripette, elle le savait. Et elle devait sa réussite à ses talents pour attirer les confidences sur l’oreiller. Le prix en avait élevé, certes. Mais elle avait réalisé son rêve.

Carcassonne

Il a décidé de faire une pause sur le chemin qui le ramène à son quotidien. Et, depuis l’aire d’autoroute, il voit la citadelle de Carcassonne dans le soleil couchant. 

Cela le fait sourire. Une fois de plus cette ville interagit avec sa vie sentimentale. 

Il y avait d’abord eu cette fille qui était venue nager à côté de lui pendant ses vacances près de Perpignan et qui avait fini par l’inviter chez elle dans l’Aude pour quelques jours durant lesquels elle avait fait de lui un homme. 

Bien plus tard il s’était fait aborder virtuellement par cette épouse du sud-ouest lasse de son mari. Elle lui avait proposé Carcassonne comme juste milieu entre eux pour une première rencontre. Il n’avait alors pas osé la rejoindre. Il s’en était mordu les doigts. 

Mais ce soir, alors que le soir tombe, la vieille ville prend une tout autre dimension. Il sait ce qu’il vient de quitter et que, s’il continue sa route, il y laissera probablement son âme.

Alors il prendra la prochaine sortie et dormira sur place. Les remparts veilleront sur lui et, paraît-il, la nuit porte conseil. 

Retrouvailles

Le ciel est en feu au-dessus de la lagune ce soir. Ses sens le sont aussi. Car elle sait qu’il ne va pas tarder.

Tandis que le soleil se couche elle pense à la dernière fois qu’ils se sont vus. C’était pendant une période trouble durant laquelle les sorties étaient restreintes. Cela ne les avait pas dérangés. Ils avaient pu, avant de se retrouver enfermés, faire les courses alimentaires qui avaient pu leur permettre de faire des provisions d’extase. Malgré cela la disette avait hélas fini par revenir durant de longues semaines.

Mais cette période de vaches maigres va prendre fin dès qu’il arrivera. Ils ont cinq jours à passer rien qu’entre eux. Presque une semaine à ne rien faire d’autre que se donner du plaisir. Il n’y a pas de réseau ni d’internet ici. Pas plus que de télé. Juste une veille radio bloquée sur les grandes ondes et qui ne peut diffuser qu’une unique station de musique classique. Ça tombe bien, ils aiment s’aimer sur du Bach.

Un bruit de moteur résonne derrière elle. Ça ne peut être que lui ici et à cette heure. Elle sourit et se lève avant d’aller à sa rencontre. 

La chambre à coucher

Cela pourrait être un coin de lit comme il y en a tant. Un de ceux qu’on poste sur les réseaux sociaux sous le hashtag #lifestyle. 

Mais s’il pouvait parler il vous dépeindrait comment il a attendu, nu, à quatre pattes, qu’elle vienne le prendre avec l’énorme godemichet dont elle s’était harnachée. Il raconterait également la fois où il a lubrifié de sa salive la queue d’un amant de passage avant de le regarder la prendre. Sans oublier cette fois où, dans un élan qu’il n’avait pu contrôler, il lui avait basculé la tête en arrière en la tirant par les cheveux avant de lui mordre la base du cou alors que les doigts de son autre main la pilonnaient.

Il a aussi connu des moments tendres. Mais il vous les tairait. Il sait qu’ils doivent rester entre eux. Que c’est leur jardin secret. C’est sans doute paradoxal mais ils ont plus de pudeur avec leurs sentiments qu’avec leurs ébats.

Tout cela pour vous dire que ce morceau de chambre, pour gentillet qu’il semble, est vraiment tout sauf banal. 

Le plafond

Un carré blanc et deux rangées de spots. Voilà à quoi se résume mon univers depuis qu’elle est partie. 

Ça avait pourtant bien commencé. Je lui ai dit que je voulais jouer. Elle m’a répondu que je ne serais pas déçu. Et, en effet, nous nous sommes livrés à à peu près tout ce qu’il est sexuellement possible entre deux adultes consentants. 

J’aurais juste dû me méfier quand, après qu’elle m’a attaché, son téléphone a sonné et qu’elle a prétexté une course urgente avant de sortir en me disant qu’elle ne serait pas longue. 

Cela fait six heures à présent. 

Rue Quincampoix

Pour sa venue à Paris il avait tenu à l’emmener dans un lieu d’exception. Là où la moindre des envies de sa nouvelle vie pourrait être assouvie. 

Il savait la boutique accueillante et pleine de surprises, les gens qui la tenaient charmants. Il espérait juste que l’alchimie se fasse.

Ses craintes s’étaient dissipées sitôt la porte franchie. Était-ce parce qu’il l’accompagnait ? Elle avait immédiatement été reconnue à son rang. Il en était heureux. 

Ils avaient fait quelques emplettes. En prévision de jeux à venir. Et, en sortant, elle l’avait remercié de cette belle initiative. Il ne le regretterait pas 

Art

Reeta haarajoki 

Devant lui, étalé sur le parquet, ses derniers dessins. De grands idéogrammes qu’il a dessinés au pinceau et à l’encre de façon automatique.

Cela a duré des heures. Jusqu’à ce que sa furie artistique s’apaise.

Il est vidé maintenant. Mais heureux. Il s’est fait un thé et a posé sa tasse vide au milieu de ses œuvres. Cela fait une belle nature morte japonisante trouve-t-il. 

Alors il prend son reflex et immortalise la scène.sous toutes ses coutures. Il imaginera ensuite un texte pour accompagner ses photos.

Son processus créatif est une perpétuelle mise en abyme et il adore ça. 

La comptable

Mots contraints : Contestation, fractionné, raquette, pomme, ascenseur, pétillant, tube, pile, rose.

Il n’y avait aucune contestation possible : le trou dans la raquette que je venais de déceler était si gros que, même fractionné sur plusieurs exercices comme il l’était, un comptable débutant l’aurait constaté. Comment se pouvait-il d’ailleurs qu’aucune alerte n’ait été donnée ? Il n’en demeurait pas moins qu’il était passé inaperçu durant des années et que sa justification était pour ma pomme. Foutu audit.

J’avais donc pris l’ascenseur jusqu’au dixième étage, là où se trouve  le service financier, afin de demander des explications à Rose, sa responsable. J’aimais bien aller la voir. Je crois que j’étais bien le seul. Car, visiblement, personne d’autre n’avait remarqué que sous ses grosses lunettes d’écaille se cachait un regard pétillant. Dont elle m’avait gratifié quand j’avais passé la porte de son bureau. Mais je n’étais pas là pour lui conter fleurette. L’heure était grave.

— Il faut qu’on se parle. Il y a une grosse anomalie qui est passée à l’as depuis des années et je ne peux pas croire que tu n’es pas au courant

— Tu tombes pile, c’est justement le petit secret dont je voulais te parler. Ferme la porte, tout ceci doit rester entre nous.

Elle m’avait alors raconté le détournement de fonds ahurissant auquel elle avait procédé durant toute sa carrière dans la société. Dont l’objet de ma visite n’était que la partie qu’elle avait bien voulu faire émerger pour attirer mon attention avant de disparaître. Elle possédait désormais plusieurs millions sur une constellation de comptes offshores et elle était disposée à les partager avec moi. Car, m’avait-elle  dit, j’étais le seul durant ces années passées à lui avoir accordé de l’intérêt. L’audit auquel je me livrais allait lever le voile sur ses malversations. Elle me demandait juste de jouer la montre, le temps pour elle de prendre l’avion. Je la rejoindrais ensuite, quand l’affaire se serait tassée, après avoir moi aussi quitté la boîte. Mais auréolé pour ma part de mon rôle de lanceur d’alerte.

Que croyez-vous qu’il est advenu ?

Nous sommes maintenant tous les deux au bord d’une piscine, dans un pays dont on n’extrade pas, et nous écoutons un orchestre de mariachis jouer de vieux tubes en sirotant des cocktails.

Qui a dit que le crime ne payait pas ?

C’est beau une ville la nuit

Cette première fois avait été réussie. Même s’ils se connaissaient déjà, ils avaient fini de s’apprivoiser et, fatalement, les corps s’étaient rapprochés jusqu’à ne former plus qu’une seule entité gémissante de leur plaisir.

Ils s’étaient aimés autant qu’on peut le faire quand on découvre la peau de l’autre et ce n’est que lorsque la dernière étincelle d’énergie de leurs sens les avait quittés qu’ils s’étaient abandonnés.

Dormir ensemble était un peu prématuré et il n’avait pas voulu s’imposer pour le reste de la nuit. Alors il était reparti. Heureux. Les lumières de la ville assoupie étaient douces à ses yeux.