Panique

Les promoteurs du parc d’attractions avaient eu là une excellente idée en proposant au public un survol panoramique des manèges et, même s’il paraissait un peu ancien, le téléphérique semblait faire son job sans problème.

Jusqu’à ce que je prenne place dedans. Car, arrivé en plein milieu de son parcours, il s’était arrêté dans un bruit de ferraille assourdissant. Par la fenêtre je regardais le vide en dessous de nous. Quelques dizaines de mètres quand même, ce n’était pas rien. Et, peu à peu, la panique m’avait pris. Je m’étais persuadé que nous étions perdus. Quelle serait la conclusion ? Nous allions tomber, c’était certain. À force de nous balancer ainsi la cabine allait se décrocher avant que les secours n’arrivent. Et après une chute pareille, inutile de gaspiller la moindre poche de sang pour essayer de nous sauver. Ramasser nos morceaux serait tout ce qu’il resterait à faire. J’étais tétanisé. Et ce n’était pas le vieux croulant qui marmonnait des prières en égrénant son chapelet à toute allure qui allait me rassurer.

Il me fallait trouver un dérivatif, fixer mon attention sur autre chose. Sinon la terreur qui me broyait les entrailles allait me faire rendre mon déjeuner.

Et mon salut était venu d’une somptueuse rouquine tout de cuir noir vêtue. Une motarde certainement et qui, sans doute habituée aux sensations fortes, restait parfaitement impassible. Je m’étais d’abord absorbé dans la contemplation de sa flamboyante chevelure dans laquelle elle faisait négligemment courir ses doigts. Un véritable incendie de forêt qui m’avait fait temporairement oublier la situation. Et puis j’avais continué mon exploration visuelle. À cause de la chaleur elle avait ouvert grand le zip de sa combinaison et j’étais maintenant captivé par la rondeur de ses seins. Et une sensation de désir animal pour cette inconnue avait remplacé toute peur dans mon esprit

Et c’est alors que j’allais me rapprocher d’elle et entamer la conversation que le gars au chapelet avait plongé le nez dans son décolleté en lui pelotant les fesses d’une façon tout à fait sordide. Et que, loin de le repousser, elle s’était mise à rire en gloussant des “enfin poussin, pas ici ». J’avais du mal à le croire. Cette abominable vision était sûrement le fruit de mes angoisses. Il me fallait me réveiller de ce cauchemar

Et puis les gens s’étaient mis à applaudir. Et tout s’était Illuminé dans ma tête. J’avais été le jouet d’un énorme canular. Il n’y avait aucun souci technique et ces personnes étaient des comédiens. Mais quelle trouille j’avais eue.

Y a une astuce

Il faisait nuit. Le sommeil l’avait quitté et il soufflait comme un bœuf, la langue pendante et les yeux fous. Dans quoi s’était-il engagé une fois de plus ? C’était une chose insensée et il le savait. Tellement de boulot et si peu de temps. Il s’était attelé à la tâche le jeudi, veille de la fin. Mais il le voulait, même si ça n’avait aucun sens. Donc ses pouces glissaient le long de son téléphone d’une façon pas du tout automatique tant son oubli était vital.

Une pause ? C’était impossible. Il tenait son idée et, les minutes défilant, déliait ses mots à la suite. Mais la chose n’allait pas de soi et il fallait beaucoup d’attention. Il en avait, ça ne faisait aucun doute.

Il en fit quand même une. Obligé. Ses yeux piquaient mais il lut ce qu’il avait commencé.

Elle était absente. Il tenait le bon bout, même s’il n’en était qu’au commencement. À peine quelques lignes. Mais il était pugnace, il le savait. Et ce dans quoi il s’était engagé ne l’affolait plus maintenant qu’il s’était lancé. Il enchaînait les mots mais son texte avait du sens se disait-il. Et c’était une bonne chose. C’en était même amusant, même si la fatigue le guettait. 

Il alla finalement au lit. Jusqu’à l’aube pensait-il. Il manquait un peu de sommeil, ses idées vacillaient et l’hypothèse qu’il commît une faute n’était pas inévitable. De plus il se savait plus efficace le matin, une fois son jus de pamplemousse ainsi que quelques cafés avalés. Mais il somnola seulement. Ça bouillonnait dans sa tête et il n’oubliait pas ce à quoi il s’était fixé. Le temps avant la fin défilait, il le savait. 

Cependant le soleil était déjà haut dans le ciel quand il se leva. Bon sang ! le temps passait tellement vite. Mais qu’avait-il donc fait de cette fin de nuit ? Il n’avait pas succombé au sommeil, non. Pas composé non plus. Mais quoi finalement ?

Et puis il se souvint. En allant au lit il avait pensé à Nathalie. Elle était son amante et sa muse du moment. Et il avait songé à cette unique fois tous les deux. Ça avait été dans le Sud, au sein d’un lieu dédié aux délices sexuelles. Il ne connaissait pas, elle l’y avait initié. La chose avait été passionnante finalement. Les couples, légitimes ou pas, évoluaient lentement, qui du jacuzzi au hammam, qui des douches au sauna. Le tout dans un ballet des plus sensuels. Il s’y était senti détendu. Nathalie l’y avait aidé. Et ils avaient fatalement fini dans un des coins câlins sous les yeux blasés d’un homme et d’une femme visiblement habitués à ce que les ébats fussent visibles. Cela ne l’avait finalement pas gêné et ils avaient longuement joué avec Nathalie Ils s’étaient notamment léchés comme des fous. Elle son sexe en bouche, lui lapant les sucs qui jaillissaient de sa vulve. Les deux étaient goulus et ils s’étaient fait du bien longtemps avant qu’ils n’aillent chacun chez eux. Un délicieux moment qu’il n’oubliait pas. Et l’ectoplasme des pleins et déliés de la peau de sa compagne d’une fois avaient dansé sous ses yeux, empêchant son sommeil mais alimentant son imagination. Il s’était quand même touché un moment. Sans jouissance toutefois. Il voulait sa puissance sexuelle intacte dans l’optique de la suite de son texte. C’était avec cela qu’il avançait notamment. Au moins autant qu’avec le moka qui chauffait maintenant dans la machine.

Il le but lentement. Le café était bouillant. Puis posa sa tasse. Il alluma son PC et consulta le site. Il n’était plus tellement dans les délais avec un objectif à huit mille signes. Tant pis. Ça allait plutôt dans les cinq milles s’il allait au bout de son idée. Et ce n’était pas gagné d’avance.

Il s’attelait à sa tâche du mieux qu’il pouvait mais le temps défilait plus vite que les mots sous ses doigts bien que la Bialetti fût en action non-stop. Et il devenait évident qu’il n’avait plus les idées en place. Tout devenait décousu. Il n’était plus dans les clous. Il se dit donc qu’il était temps qu’un point final fût mis. Il était loin de ce qu’il s’était fixé mais il était à bout. Dommage. Mais au moins il avait essayé. Bon, c’était de nouveau un texte avec du cul dedans mais c’était un phénomène qui le dépassait. Quelque chose au-delà de ses pensées. Comme si une puissance divine le poussait en ce sens. C’en était mystique.

Il avait stoppé le café, comme d’habitude en fin de matinée mais s’était fait du thé. Il avait besoin d’un excitant en mettant un ultime coup de main à ses pages.

Puis il se connecta au site. Plus que quelques minutes avant la deadline et son texte n’était pas en place. Il suait d’angoisse. Avait-il le temps ?

Il copia colla ses mots tant bien que mal et les envoya. A Dieu Vat. Il était quand même anxieux. Avait-il bien fait ? Épuisé, il posa son PC et s’allongea. Le canapé était dans ce cas un ami fidèle.

Il s’écoula quelques minutes. Étouffantes. Puis un mail tomba.

“Ce texte n’est pas assez long et vous ne manquez pas d’air en l’ayant soumis ainsi. Mais il est amusant et donc nous l’acceptons. Bienvenue Chez nous et bonne chance.”

C’était donc OK. Il souffla de soulagement. Il savait qu’il n’avait aucune chance mais au moins il était allé au bout de son idée. 

Dégivrer le congélo

— Chéri ? Tu peux aller voir la voisine ? Je crois qu’elle a un problème avec son congélateur.

— Que veux-tu que j’y fasse ? Je ne suis pas frigoriste, tu sais ? 

— Va voir au moins. Entre voisins on peut s’entraider, non ? 

Je ne suis absolument pas bricoleur mais toujours prêt à rendre service. Alors j’avais pris mes outils et étais allé sonner en face. 

La voisine m’ouvrit uniquement vêtue d’un petit déshabillé et me poussa vers la cuisine. 

— C’est par là que ça se passe. 

Je m’agenouillai devant le fautif dont les parois étaient couvertes de glace 

— C’est ça qui l’empêche de fonctionner correctement. Il faut le vider et… 

Je n’eus pas le temps d’en dire plus : la voisine venait de plaquer son pubis contre ma bouche, me réduisant ainsi au silence jusqu’à ce qu’elle jouisse. 

Puis elle remplit une bassine d’eau chaude et la glissa dans l’appareil vide avec le plus grand naturel avant de me raccompagner à la porte. 

Je rentrai chez moi un peu estomaqué. Ma femme m’attendait. 

— La voisine est ravie de ton intervention. Je suis fier de toi mon chéri. Tu retourneras lui dégivrer le congélo dès que ce sera nécessaire. Il faut entretenir ces bonnes relations. 

Candau mais pas trop

 

Elle ne reconnaissait pas l’homme aux mâchoires crispées qui montait et descendait rageusement les rapports en fonction des lacets de la route, martyrisant ainsi une boîte à vitesses qui ne lui avait rien fait. Physiquement pourtant c’était bien son mari. Mais il semblait possédé par une angoisse sourde qu’elle ne lui avait jamais connu et c’était presque un étranger en compagnie duquel elle regardait défiler les kilomètres qui les séparaient de leur rendez-vous.

La métamorphose avait commencé sur le perron alors qu’ils s’apprêtaient à partir. Peut-être même avant se disait-elle. Dès le début de la matinée. Il s’était visiblement levé du pied gauche et avait erré comme une âme en peine dans la maison, touchant à peine au steak haché saturnal qu’elle lui préparait pourtant maison, poêlé au beurre chaud.

Cela avait continué par le passage à la boutique de lingerie. Il s’était contenté de toquer nerveusement à la porte de la cabine comme pour lui reprocher le temps qu’elle y passait et, contrairement à l’accoutumée, le pantalon en velours de son mari était resté parfaitement plat à sa sortie. Pas la moindre bosse pour le déformer alors que ses essayages le rendaient toujours égrillard.

Et maintenant il conduisait sans même jeter un regard à sa passagère, pourtant superbe dans une petite robe qui dévoilait ses jarretières et faisait la part belle à sa poitrine grâce à un décolleté des plus avantageux.

Et pourtant c’est lui qui avait voulu ça à la base. Pour pimenter leur vie de couple il avait commencé par lui offrir une lampe à bronzer. Pour l’avoir estivale toute l’année lui avait-il dit. Puis était venu le temps des cadeaux affriolants. Et, enfin, il avait voulu l’offrir à un autre homme. Et, maintenant qu’elle n’était plus qu’à quelques minutes de se faire remplir le fondement jusqu’à la garde par un inconnu, pourtant choisi par ses soins, il semblait le regretter amèrement. Comme s’il craignait qu’après ça, la solidité de leur couple allait en pâtir.

Ils étaient arrivés.

Elle alla toquer à la porte

Il allait rester dans la voiture à imaginer ce qui se pourrait se passer à l’intérieur. Il était maintenant livide de terreur.

Que fallait-il pour qu’il comprenne le message ? Il ne risquait rien. Elle lui reviendrait toujours. Certes, il semblait souffrir d’avoir voulu jouer avec le feu. Mais elle était heureuse de ce moment de liberté qu’il lui offrait quoi qu’il lui en coûte.

Et elle saurait le remercier.

Aux champs Elysées

Il est des mœurs étranges à Paris, quelquefois.

Je sais qu’à l’occasion vous vous y promenez,

Et vous seriez, je crois, malgré vous, amenée

À en subir les fruits quand vous allez au Bois.

****

Ainsi vous pourriez être un beau jour confrontée

À une exhibition. Et un vit sous les yeux

Est pour vous un spectacle ô combien merveilleux.

Y répondre, je crois, pourrait bien vous tenter.

****

Relevant vos jupons alors vous montreriez

Au satyre un conin joliment fendillé,

Ce qui est très aimable, oh oui. Mais cependant

****

Nul ne sait de quelle façon il le prendrait

Il tomberait peut être illico en arrêt,

Son sexe, de hardi, devenant tout pendant.

 

 

(Librement interprété de l’extrait suivant du manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation :

SI UN VIEUX SATYRE vous montre son membre au détour d’une allée, vous n’êtes nullement obligée de lui montrer votre petit con par échange de courtoisie.

Et rédigé dans le cadre du projet Pierre Louÿs)

L’envie en couleur

 

Elle m’a affirmé que ce n’est pas courant. Que c’est même un étrange concours de circonstances. Que son dressing est globalement habité de couleurs chaudes et qu’elle est plus rubis que saphir. Je veux bien la croire. Je n’en ai pas moins noté qu’en deux soirées où je la croise elle était électrique et électrisante. Et je ne sais si c’est cette couleur qui contraste si joliment avec son teint ou comment ses robes la galbent qui me plaît le plus. Quoi qu’il en soit, je parviens plus à l’imaginer autrement. Et je me plais désormais à l’appeler Lady Blue

Loveletter

Ce sont des mots. Encore des mots, rien que des mots. C’est ce qu’on pourrait se dire. Mais ce qui nous lie, plutôt que d’être une histoire de cœur, en est une de lettres.

Sans elles, qui aurait pu dire que nous aurions, en d’autres temps, guetté la moindre occasion de nous revoir ? Qu’entre chacune de ces rencontres nous nous serions abreuvés de messages brûlants, véhiculés par tout ce que la technologie nous offrait ? Absolument personne. Nous évoluions dans des univers tellement éloignés que la simple hypothèse que l’un de nous deux ait vent de l’existence de l’autre serait apparue comme parfaitement farfelue aux yeux des plus rêveurs.

Et nos mots furent notre passerelle. Chacun de nous écrivait. Mais dans son coin. À destination de publics différents. Mais le destin voulut, par le plus grand des hasards, que nous ayons un unique lecteur commun. Et qu’il ait un jour l’idée folle de réunir dans un même projet toutes les plumes qu’il connaissait. Et ma curiosité s’en est mêlée. J’ai voulu lire tous les auteurs du projet. Parmi eux, toi, dont j’ignorais jusqu’à l’existence avant de voir que tu avais écrit.

Ce fut une révélation. Tes mots me parlaient et tes rythmiques m’étaient étrangement familières. Au point que j’eus envie  d’essayer de te répondre. Avec mes mots mais avec ta structure. J’eus bientôt quelques vers. Je trouvai l’entreprise folle mais je te les adressai. Timidement. Et j’eus très vite l’heureuse surprise de recevoir en guise de réponse quelques lignes tellement proches de ce que je t’avais envoyé. Cela m’encouragea et je m’employai à rédiger une suite à tes mots, toujours avec notre structure originelle. De fil en aiguille nous eûmes bientôt la trame d’un texte. Et nous vîmes que ça fonctionnait plutôt bien. 

Je t’en fis part. Ainsi que de mon admiration pour ce que tu écrivais. À ma grande surprise, tu me répondis qu’elle était réciproque. Je découvris alors que là où je voyais une froide mécanique dans mes écrits, tu y trouvais une merveilleuse recherche esthétique. Et je t’appris que dans ce que tu considérais comme de la maladresse dans les tiens, se trouvait une formidable sincérité, une énergie que je n’avais jamais trouvée chez moi.

C’est alors que notre relation commença. Purement épistolaire et pleine d’un respect mutuel qui, je crois, nous manquait tant. Que dire aussi de cette confiance entre nous qui s’instaura ? Je n’ai jamais eu de secret pour toi et tu ne m’as rien tu. Et ce qui devait arriver arriva. Fatalement. Nous eûmes envie de donner corps à cet autre qui nous fascinait tant.

Notre réserve fit que, lorsque la première fois que cela arriva, nous ne sûmes pas nous étreindre et nous contentâmes d’un chaste baiser. Qui alimenta toutefois les conversations qui suivirent. Nous nous en voulions d’avoir été si tièdes et un pacte fut alors scellé. Notre prochaine rencontre serait sensuelle ou ne serait pas. Mais il nous fallait des jalons, comme nous décrire comment nous nous embrasserions. Cela nous rassurait, je crois, de nous scénariser. Et nous respectâmes ce que nous nous étions promis lorsque nous nous revîmes.

Je ne sais pas vraiment ce que nous sommes l’un pour l’autre aujourd’hui. Des amis ? Ça va bien au delà je crois. Mais pas des amants toutefois. Je sais que ton cœur appartient à un autre mais j’ai la prétention de penser que nous nous aimons à notre façon. Je ne suis plus le même depuis que tu es entrée dans ma vie et j’aime celui que je suis devenu à ton contact. Alors merci d’exister.

 

(écrite à l’occasion de l’appel à texte à nos amours chez litt’orale)

Au bonheur des dames

 

— Monsieur, veuillez me suivre. Et sans faire de drame. C’est pour une simple vérification.

C’est ainsi que j’avais été abordé par la vigile du supermarché dans lequel j’avais pris l’habitude de faire mes courses durant ce déplacement professionnel. Et, ayant sans doute présupposé une tentative de fuite de ma part, elle m’avait agrippé par le bras pour me diriger vers le PC sécurité. Je ne résiste pourtant à aucune femme, portât-elle un uniforme, une casquette et des rangers. Tenue dont l’ajustement révélait un usage intensif de la corde à sauter qui n’était pas pour me déplaire. Et je n’avais rien à me reprocher. Je lui avais donc emboîté le pas sans me poser de question.

Une femme nous attendait dans le local, étrangement décoré par une série de plaques US typiquement nineties. Ma geôlière avait pris soin de verrouiller la porte derrière nous, me coupant ainsi toute possibilité de retraite. J’étais perplexe. J’étais sûr de mon innocence et ne voyais absolument pas la raison de ma présence.

— Vous avez une idée concernant cet homme ?

Elle m’avait désigné à la civile du bout de sa matraque. Je commençais à être inquiet.

— Il me semble bien avoir vu quelqu’un qui lui ressemble au rayon boucherie planquer quelque chose sous son manteau en effet. Mais ce n’est peut-être pas lui.

— Si ce n’est lui c’est donc son frère. Ou un proche parent. Mais nous en aurons vite le cœur net. Ôtez donc vos vêtements monsieur.

Une fouille au corps maintenant ! C’était le pompon ! Je fais d’habitude moins de manières quand une dame me demande de me déshabiller. Mais, bien qu’elle fût à mon goût, je ne voyais rien d’amical dans sa demande et il n’y avait aucun ‘attachement entre nous.

— Non mais oh, ça ne va pas ? Je n’ai rien fait moi ! Et c’est bien réglementaire ça ? Un homme se faisant palper par une représentante de l’ordre devant une témoin ? Ah elle est belle la révolution féministe !

— Vous êtes du mauvais côté du taser monsieur. Et sachez que je n’aurai pas d’états d’âme à en faire usage. Alors à poil et vite !

J’avais tenté de me rebeller. J’avais été maté. Et vite dénudé. Il fallait croire que j’aimais ça. Car cette situation, devenue carrément glauque, m’avait paradoxalement collé une solide érection qui déformait maintenant mon caleçon.

— Ah ! Vous la voyez maintenant l’andouille de Vire qu’il essayait de faucher ? J’ai eu raison de vous le signaler, hein ?

— Mais oui ! Merci de contribuer ainsi au maintien de l’ordre dans notre magasin.

Et elle s’était tournée vers moi.

—Quant à vous monsieur, il va falloir me remettre sur le champ l’objet du délit. Et, si vous vous montrez coopératif je vous assure que ce regrettable incident ne sortira pas d’ici.

Elles avaient alors échangé un clin d’œil.

J’avais fini par sortir de ce guêpier quelques heures plus tard. Cela avait été un des moments les plus éprouvants de mon existence. Et j’y avais laissé mon panier à provisions, perdu dans la confusion. Mais je gardais le sourire. Mes achats passeraient en note de frais. Et, finalement, j’avais vraiment aimé cet abus de pouvoir.

Game over

Il neigeait. Il venait de laisser partir sa conquête. Devant le désastre, il avait baissé la tête. Et maintenant, au travers de la fenêtre il la regardait battre la semelle sous les flocons dans une vaine tentative de se réchauffer en attendant certainement l’interlocuteur du bref appel qu’elle avait passé en quittant l’appartement. Car elle s’était enfuie avec son téléphone et, pour seul vêtement, le peignoir en chenille qu’elle avait sur le dos. Elle allait choper la crève c’est sûr. Comme lors de leur précédente expérience se dit-il.

La situation ne lui rappelait que trop bien la précédente expérience. Quand il avait voulu organiser cette pluralité sur le thème « orgie au pénitencier » dont elle était la tête d’affiche. Elle, cette réfugiée qu’il avait pris sous son aile quelques temps auparavant et dont il avait fini par tomber sous le charme. Elle en compagnie de laquelle il avait vite aimé dépasser certaines limites en matière de sensualité. Elle qui avait mis sur la table l’idée qu’elle s’offre à d’autres que lui.

Hélas, les choses ne s’étaient pas bien passées et, au lieu du gang bang escompté, l’aventure avait viré à la foire d’empoigne tant les messieurs pourtant annoncés être des amants virils mais inoffensifs, s’étaient avérés à l’usage n’être qu’une bande de queutards indélicats. Et la chambre s’était vite transformée en ring de boxe, au point qu’elle n’avait pas eu d’alternative à une fuite par la terrasse, nue sous une pluie battante.

Elle semblait avoir fini par se remettre, tant du traumatisme que de la bronchite qui avait suivi son exfiltration. Et c’est elle qui, dans l’éventail des pratiques qu’il lui proposait, avait demandé une redite. Pour ne pas rester sur un échec avait-elle dit.

Le projet restait cependant ambitieux, de la faire remonter en selle. Et il avait appris de ses erreurs. Les hommes avaient été cette fois tirés sur le volet sur la base de nombreuses recommandations. Ça allait marcher. Ils en étaient persuadés.

Mais, au moment de passer à l’acte, elle ne put pas supporter la présence de tous ces garçons. Et, comme la première fois, préféra affronter le froid humide du dehors plutôt que la chaleur des corps qui lui étaient proposés.

Il descendit. Puis resta un moment sur le pas de la porte. Il fallait qu’il aille la chercher. Mais le voudrait-elle ? Et il la vit disparaître par la portière d’une berline qui s’était arrêtée à sa hauteur. C’était fini. Il ne la verrait plus, il le savait. Et ce n’est pas le mariage blanc qu’il lui avait proposé au début de leur relation qui allait la faire revenir. Elle venait de renoncer au confort qu’il pouvait lui offrir et avait replongé dans la clandestinité.

Il avait besoin d’un verre. Il se servit une dose colossale de Laphroaig et alla s’asseoir dans le salon, indifférent aux murmures interrogatifs de l’assistance.

Il sirotait son whisky quand un des hommes, plus hardi que les autres, vint lui demander s’il attendait encore quelque chose d’eux.

Il fallait leur donner leur congé, en effet. Et quand il se leva c’était pour serrer la main à tout le monde. Pour les remercier d’être venus. Même si ça avait causé sa perte. Puis il les guida vers la sortie. L’enveloppe pour les dédommager viendrait plus tard. Il voulait être seul maintenant.

Foire d’empoigne

 

Un homme d’âge mûr, gris et effaré qui déclame des tirades écolo-militantes à un ours polaire en chaussettes trouées : je croyais avoir tout vu en matière de création durant le nombre incalculable des représentations théâtrales qui avaient jalonné ma carrière au sein du service culturel de mon journal. Mais là j’avais renoncé à comprendre l’univers dans lequel on voulait nous faire voyager.

J »essayais donc de griffonner mon article, la bouche sèche et un œil hagard sur la scène, quand tout à coup le spectacle changea d’unité de lieu. Un jockey, échappé de je ne sais quel hippodrome s’était mis à invectiver les acteurs, bientôt rejoint par un banquier au costume miteux, un agent de police, et une bimbo péroxydée. Puis par tout le reste du public.

C’est là que je constatai qu’il n’y avait pas deux personnes identiques dans l’assistance. Comme si la pièce avait condensé toute notre société dans ses spectateurs. Comme si toutes ces personnes, représentatives d’un système que l’oeuvre voulait dénoncer, venaient se venger de l’affront qu’elle leur faisait subir en s’en prenant aux comédiens.

J’étais perdu. J’avais pensé au début que c’était un expédient scénique mais la violence qui allait crescendo, au point que c’étaient maintenant les sièges qui volaient en direction des acteurs, me faisait maintenant franchement douter du fait qu’il s’agissait encore d’une fiction.

Il me fallait trouver une sortie digne. Mais j’étais trop lâche pour m’interposer. Je décidai donc qu’il était temps de m’évanouir, non sans avoir repéré un tapis de sol pour amortir ma chute. Ce faisant, je savais que je n’aurais pas le fin mot de l’histoire. Mais peu importait. Cette activité de pigiste qui me faisait vivoter m’avait appris bien des ficelles rédactionnelles et je savais qu’en brodant sur le thème de la Bataille d’Hernani je ferais le bonheur de mon rédacteur en chef.