Prête

Le jour est arrivé. Celui où un autre va prendre ma place dans le lit conjugal. Celui que nous avons choisi pour ce faire est attendu en début d’après-midi et je vais aller le chercher à la gare.

Son train arrive dans un peu plus d’une heure et j’ai déjà arrangé la chambre. Le lit est tendu de draps sombres, achetés pour l’occasion, j’ai fermé les volets et changé les ampoules des lampes de chevet pour un éclairage plus intime, sans compter toutes les petites attentions sur les tables. Lubrifiant et préservatifs bien sûr, mais également quelques jouets s’ils comptent aller plus loin et des friandises dans lesquelles ils pourront taper pour se remettre de leurs émotions.

J’occupe le temps qui me reste à l’assister afin qu’elle soit la plus belle pour cet homme. J’ai choisi sa lingerie dans une boutique spécialisée et lui passe tour à tour un soutien-gorge dont le seul rôle est de réhausser sa poitrine et la rendre encore plus attirante et une culotte fendue que j’ai fait remonter le long de ses jambes avec toute la lenteur dont je suis capable malgré mon excitation. Va-t-il la lui ôter ou bien la prendre à travers le tissu ? Pas de bas en revanche. Ni lui ni elle n’en ont voulu à mon grand regret.

Elle est prête, horriblement excitante, et d’autant plus que cela n’est pas pour moi. Je pourrais la contempler des heures quand elle est ainsi mais l’heure tourne et il faut que j’aille chercher son amant. Ce qui me console c’est que le meilleur reste à venir. 

Nostalgie

Mots contraints : Autour, porte, île, couvrir, égoïste, sud, génération, paradis, casser. 

Je fais partie de cette génération qui a connu l’âge d’or du porno bien avant les youporn ou Jacquie et Michel. De ceux qui considèrent que « derrière la porte verte » est un monument du genre. Il y a hélas bien peu de monde autour de moi. Je sais que, désormais, on préfère empiler des scènes hard dans des décors de rêves comme des îles paradisiaques de l’hémisphère sud plutôt que d’avoir un scénario et je le regrette. Je trouve que le mainstream a fini par casser l’imagination du spectateur. Franchement, quel intérêt y a-t-il à multiplier les séquences où des blondes épilées, siliconées et interchangeables se font couvrir par des étalons tout aussi impersonnels ? J’ai peur, bien au contraire, que cela ne rende le spectateur égoïste dans son plaisir et qu’il le reproduise dans sa vie. Et ce que je peux constater ne fait que me le confirmer. Le sexe est devenu un produit de consommation.

Les oulimots des copines et des copains

Premier pas

Ça y est. Le mot est lâché. Elle a envie qu’une tierce personne entre dans notre vie. Non pas au point de vivre sous le même toit que nous, du moins dans un premier temps, mais plutôt en tant que camarade de jeu. 

Je me suis tout d’abord récrié. Ne lui suffis-je donc plus pour qu’elle envisage de mettre quelqu’un d’autre dans notre lit ? Et puis l’idée a fait chemin dans mon esprit et je me suis imaginé éponger son front au cours d’ébats enfiévrés dont je ne serais que le témoin complice.

Il ne nous reste plus qu’à partir en quête de l’oiseau rare et nous sommes tombés d’accord quant au fait que cela passe par la création d’un profil couple sur un des nombreux sites spécialisés dans ce genre de rencontre.

Après mûres réflexions sur le contenu que nous voulons partager et nos envies communes, nous nous jetons à l’eau. Une fois notre bouée lancée, nous éteignons l’ordinateur et faisons l’amour d’une façon folle, comme si nous venions de nous libérer d’un grand poids, celui de nos hésitations.

Essoufflés et riants, nous nous promettons de ne consulter notre messagerie qu’à notre réveil. Demain peut attendre. 

Jeu de piste

Cela fait un moment que je tourne au milieu de cet amas de conteneurs. Franchement, un rendez-vous galant en plein milieu d’un port de commerce, ce n’est pas une idée à la con ? Mais comme je ne peux rien lui refuser, j’ai accepté ce petit jeu. Il est très simple : elle a passé une annonce sur un site spécialisé où elle a annoncé qu’elle était prête à tout à partir du moment où on la trouverait et a commencé à semer des indices sur son profil. Je dois être le premier à arriver jusqu’à elle. Je n’aurai sinon que le droit de la regarder se donner à mes prédécesseurs. Je dois avouer que c’est une idée qui, finalement, me tente et je traîne un peu les pieds. 

J’aperçois soudain des phares allumés. Une voiture dans un box baigné d’une lumière blafarde. Je sais qu’il faut que j’y aille et, pourtant, quelque chose me retient. Je ne sais pas ce que je vais trouver à l’intérieur, une épouse aimante ou bien une bacchante échevelée au milieu d’un cercle de mâles en rut, et cette incertitude me paralyse quelque peu. 

Finalement un homme sort de l’ombre et s’avance en direction des phares. Puis un deuxième et un troisième. J’en ai compté une demi-douzaine lorsque je me décide, certes un peu tard, à y aller moi aussi. Je suis tout à la fois rongé par la culpabilité et par une excitation que je ne peux pas contrôler.

Le spectacle doit être dantesque à l’intérieur et je ne veux plus en perdre la moindre miette 

Team building

Je suis au restaurant avec tous les collègues de mon service. Notre hiérarchie trouvait que le groupe manquait de cohésion et s’est dit qu’un dîner tous ensemble permettrait de resserrer les liens entre nous. Comme si cela allait rendre humaniste le petit chef qui nous harcèle pour masquer son incompétence ou compétents les petits soldats à sa botte qu’il a placés petit à petit. 

Bref, tout ce petit monde s’empiffre et picole sec aux frais de la princesse et, tout naturellement, je suis tenu à l’écart avec les rares camarades qui ont survécu au « changement » et qui semblent se résigner à cet état de fait. 

Je pense fortement à fausser compagnie à cette triste assemblée, quitte à en payer les conséquences quand je sens qu’on farfouille entre mes jambes. C’est visiblement le chien d’un couple de clients voisins de notre grande si j’en crois les regards désolés qu’ils me lancent. J’attrape l’animal par son collier afin de le leur ramener tout en lui parlant doucement pour ne pas l’effrayer. Il se laisse faire et je me retrouve bientôt devant la table de ses maîtres

  • Merci Monsieur, je suis confuse, j’espère que Toby ne vous a pas dérangé. 

Je rassure la femme et lui adresse un sourire las. 

  • Il était de bien meilleure compagnie que mes convives, vous savez ? 
  • Oh ! Voulez-vous vous asseoir cinq minutes avec nous ? Tu es d’accord Chéri ?

L’homme accepte de bonne grâce. Je tire une chaise et m’installe avec eux. Ils ont la cinquantaine tous les deux et la portent avec beaucoup de charme. Je me surprend à les apprécier d’emblée et pas que pour la parenthèse qu’ils m’offrent. Nous parlons de tout et de rien, la conversation est débridée et cela me fait du bien. Leurs regards sont francs aussi et c’est tellement différent du reste de ma soirée.

Sarah, c’est son prénom, nous prie soudain de l’excuser et s’éclipse. Elle revient au bout de quelques minutes et, quand elle passe derrière moi, elle reste juste assez longtemps pour que je sente plus que sa présence. Il y a quelque chose de capiteux que je n’arrive pas à m’expliquer et qui me trouble. 

  • Hé ! Lâcheur ! Tu en as fini avec tes copains ? 

Je suis rattrapé par la meute et dois laisser mes nouveaux amis. Je m’en excuse auprès d’eux. 

  • Ne vous inquiétez pas, nous comprenons. À très vite.

Je regagne ma place, très réservé à ce sujet. Après tout, je ne connais que leurs prénoms et demain nous nous serons oubliés. C’est alors que je prends conscience du fait que quelque chose déforme la poche de ma veste. J’y plonge la main, curieux. 

Il y a de la dentelle et le coin d’une carte de visite sous mes doigts. Je découvrirai ces trésors plus tard et je souris. Ça aura été une belle soirée quoi qu’il arrive. 

Douleurs et sentiments

Le cérémonial est toujours le même : Elle tamise la lumière pour ne laisser qu’une douce pénombre nous envelopper et lance une playlist de musique baroque pour le côté sacré de ce qui va suivre. 

Il y a en effet quelque chose de l’ordre du mystique dans nos séances. Ce n’est pas simplement donner ou recevoir de la douleur, cela va bien au-delà. Lorsque mon corps devient l’instrument de son art, je lui offre aussi ma confiance et ma fierté est de ne pas la troubler avec des cris disgracieux ou des contorsions qui le sont tout autant. Il faut que je respecte l’harmonie de nos jeux. Je sais toutefois qu’elle est à mon écoute, surtout de ce que je peux exprimer dans le non verbal, et qu’elle juste assez loin pour que je passe outre mes limites actuelles. C’est une sorte de ballet extrêmement précis entre nous. 

Ce soir, elle a sorti ses griffes. Elle veut imprimer sa marque dans ma peau et voir mon sang perler de mes stigmates. J’y suis prêt et ce sera une joie pour moi de lui accorder cela et, par la suite, de porter les traces de ses attentions sous ma chemise. 

Vous me direz peut-être que je suis fou. Que tout cela est malsain. Je vous répondrai que, bien au contraire, il y a une affection que vous ne soupçonnez pas dans ce qui se passe entre Elle et moi. Car oui, nous nous aimons. Pas comme tout le monde, c’est certain, mais peu importe, cela ne regarde que nous. 

Retour à la terre

J’ai tout d’abord vécu ce séjour à la campagne comme une punition. Moi, le citadin convaincu, accro à la technologie et aux réseaux sociaux, j’allais mourir d’ennui au milieu de nulle part, là où on ne sait même pas ce que veulent dire 4G ou Wi-Fi. 

C’était avant de la rencontrer. Elle a immédiatement tout voulu savoir de la vie trépidante de la ville et, pour frimer, j’ai forcé le trait. Elle m’a écouté avec attention avant de me dire que c’était bien beau tout cela mais que ça ne valait pas les plaisirs simples d’ici.

J’ai dû la regarder avec incompréhension, voire commisération, car elle m’a adressé un grand sourire, comme pour me détromper, et m’a pris par la main. 

  • Viens ! 

Nous avons marché, elle sautillant et moi traînant la patte, jusqu’à un grand champ de blé. Là, elle m’a lâché et s’est mise à tourner sur elle-même en chantant une douce mélopée que je ne comprenais pas. Ce qui m’a immédiatement sauté à l’esprit en revanche, c’est que le soleil qui jouait dans ses cheveux lui faisait une auréole d’or et que, paradoxalement, les mouvements de son corps n’étaient pas ceux d’un ange.

C’était une déesse de l’amour que j’avais sous les yeux et j’ai succombé immédiatement. Je l’ai rejointe, elle s’est laissée enlacer et a renversé la tête en arrière. Nous nous sommes couchés au milieu des épis, le sol était chaud et tendre. Elle m’a enjambé et m’a demandé de la laisser faire. 

Nous sommes rentrés au crépuscule, ivres de plaisir, nous promettant de revenir le lendemain et de ne rien dire à personne. Ce serait notre secret. 

C’était il y a trois semaines. Mes vacances à la ferme auraient dû se terminer aujourd’hui. Mais j’ai envoyé ma lettre de démission et je reste ici. J’y suis heureux avec elle comme je ne l’ai jamais été. On risque de ne pas me comprendre. Qui aurait dit que, après m’être cherché si longtemps, je me serais trouvé dans ce retour à la terre ? Mais je m’en moque.

L’attente

Mais qu’est-ce qu’il m’a pris d’accepter de me rendre à cette soirée avec lui ? Il m’avait dit que ce serait un moment particulier dont je tirerais un maximum de plaisir et dont je me souviendrais. 

Laissez-moi rire : nous nous sommes retrouvés une demi-douzaine de couples, tous plus chelou les uns que les autres, et ça a d’entrée de jeu commencé à picoler ferme et à se mettre absolument n’importe quoi dans le cornet. Bref, au bout d’une heure, plus personne n’était en état de jouer ni de faire quoi que ce soit, ce qui a rendu leur défonce agressive. J’ai donc préféré m’éclipser discrètement avant de recevoir un mauvais coup. Et lui, pensez-vous qu’il m’aurait suivie ? C’était le plus à l’ouest de tous et il s’était mis à comater sur le canapé. 

Bref, il ne me restait plus qu’à essayer d’attraper un bus de nuit pour rentrer chez moi et essayer d’oublier ce fiasco. Et me voilà ici à poireauter en espérant qu’il en passe encore un. Sinon je vais devoir retourner sur mes pas et me fader cette bande de blaireaux. Heureusement que j’ai réussi à piquer un manteau bien couvrant parce que si j’avais dû faire le pied de grue dans ma tenue de gala, courte et ouverte de partout afin de parer à toute éventualité, il n’aurait plus manqué que je me fasse embarquer au poste pour racolage. 

Je me faisais une joie de cette parenthèse libertine. J’aurais dû faire un peu plus attention avant de foncer tête baissée. 

Souvenirs

On dit des objets que, s’ils pouvaient parler, ils auraient bien des choses à raconter. Cette cabine m’a, en tout les cas, fait remonter le cours du matin temps. 

Tout a commencé il y a bientôt vingt-cinq ans. Je débutais une nouvelle histoire de cœur,  à distance bien sûr, et le téléphone était notre trait d’union. Pas question cependant que l’on n’entende nos conversations enflammées, alors elle est très vite devenue mon refuge et, quelque part, notre alcôve. J’y passais tout le temps que nous avions de libre et Dieu sait s’il nous était précieux. 

Et puis elle est venue me rejoindre. De brèves escapades durant lesquelles elle devait rendre des comptes à un mari jaloux. Quand j’y repense, c’était très drôle de l’avoir tout contre moi dans ce petit espace, à jurer fidélité à un homme tandis qu’un autre lui pétrissait le corps, en apéritif de bien d’autres réjouissances. 

Que voulez-vous qu’il advînt ? Je suis bien évidemment tombé fou amoureux de cette femme et je n’ai pas compris quand elle a commencé à ne plus répondre. De longs moments à entendre une sonnerie retentir dans le vide ont alors commencé. Je ne voulais pas croire à son silence. Jusqu’au jour où c’est lui qui a décroché et m’a demandé d’une voix lasse de la laisser tranquille, qu’elle avait choisi la voie de la raison et qu’il fallait que je m’en fasse une. J’ai pleuré, j’ai hurlé mon désespoir et j’ai même boxé ce pauvre appareil qui n’y était pourtant pour rien. Et puis j’ai fini par accepter, les premiers mobiles sont arrivés et je suis passé à autre chose.

Quand je suis repassé dans le quartier bien des années plus tard, elle était toujours là, même si elle accusait son âge. J’ai poussé la porte et j’ai attrapé le combiné. Il était devenu silencieux. Le temps passé était bien mort. Je suis sorti et j’ai repris le cours de ma vie.

Rencard

La nuit est déjà bien avancée et je me gèle auprès de ce foutu feu qui ne veut pas prendre. Tout ça à cause de ce mec . On s’était bien chauffés sur le site, il parlait bien et m’avait promis un rendez-vous romantique au bord d’un lac. Et bien sûr, moi j’ai plongé.

Tout ça pour me retrouver avec un abruti qui n’a rien trouvé de mieux  à faire que de commencer à essayer de me faire boire avant de se coller contre moi et me flanquer sa bouche visqueuse dans le cou. J’ai eu beau lui dire non, que je ne voulais pas, il a insisté et ses mains se sont faites de plus en plus pressantes.

Et maintenant cet enfoiré ne veut même pas cramer correctement.