La première gorgée de café

Le café n’a pas la même saveur ce matin que les autres jours. Il a aujourd’hui le goût de l’aventure. Celle de mon voyage jusqu’à toi déjà. De ces chemins tortueux mais tellement évidents que j’ai dû emprunter. Mais pas que. Il y a dans cette tasse quelque chose qui me flatte les papilles tout autant que l’ego parce que, comme tu me l’as dit, tu as mis de nous dans l’expresso que tu m’as servi. Et je reconnais la saveur musquée de nos corps, qui se sont aimés la veille, parmi les notes fruitées du blend de printemps que je bois. 

Je souris. Je ne sais pas quand tu as pu recueillir nos fluides mais tu as eu l’audace de les incorporer à ce premier café du jour que je bois au saut du lit. Je te savais généreuse dans tes attentions, je découvre à présent jusqu’où tu peux aller. 

C’est, si je ne m’abuse, la première de tes créations pour moi. Je sais à présent que ce ne sera pas la dernière. Et, rien que pour cela, je ne saurai jamais t’en remercier assez. 

Surmenage

Je suis arrivé très tôt ce matin et il n’y a encore personne dans les bureaux. Tant mieux : je vais pouvoir boire mon café tranquillement sans avoir à supporter les habituelles jacasseries autour de la machine. Je ne suis vraiment pas d’humeur à les entendre aujourd’hui. Le message de mon chef, arrivé hier soir très tard et dont je n’ai pris connaissance que ce matin, m’a frustré dans des proportions que je ne pensais pas atteindre via un simple SMS. Il faut me comprendre : un refus de congés motivé par le fait que lui ne sera finalement pas là le reste de la semaine et qu’il faut que j’assure la permanence du service, ça ne s’annonce pas la veille en fin de soirée. Bref…

Mon expresso a fini de couler et je le regarde mornement tout en me disant que cette journée va être très longue, ainsi que celles qui vont suivre, quand je sens qu’on me tapote légèrement sur l’épaule. Je me tourne pour me retrouver nez à nez avec l’intérimaire de la compta, un tout petit bout de femme asiatique qui doit avoir une petite quarantaine et que je me suis déjà surpris à épier du coin de l’œil.

— Pardon, mais tu es au milieu et, autant que je le sache, ce distributeur est à la disposition de tout l’étage.

Cette déclaration aurait pu me faire sortir de mes gonds mais elle l’a dite sur un ton très mutin et avec un sourire désarmant. Je ne peux pas faire autre chose que de m’écarter de son chemin. Ce faisant, je me dis que, si elle a la manière d’obtenir tout ce qu’elle veut comme elle vient de le faire avec moi, cela doit être une sacré nana. Mon trouble s’accroît alors qu’elle s’avance .

—  C’est gentil de me céder le passage, merci. Ôte-moi d’un doute  : je n’ai pas l’impression que tu as une envie folle de prendre ton poste. Je t’offre un café ?

Elle pose sa main sur mon avant-bras pour appuyer sa demande. C’est comme si une bombe venait d’exploser dans mon ventre. Du feu liquide se répand dans tout mon corps. 

Je ferme les yeux un court instant. Puis je passe une main dans son dos et la plaque contre moi. Elle sent bon. Je reconnais Miracle de Lancôme et je le trouve tout à fait adapté à la situation : « La vie est un véritable miracle, n’oubliez pas d’en profiter à chaque seconde ! ». Nos bouches avides finissent par se trouver, nous ouvrons nos lèvres et nos langues finissent par s’exposer dans un ballet endiablé.

Nous tanguons l’un contre l’autre, cherchant à vaincre les obstacles que nous opposent nos vêtements. Ma main gauche file sous sa jupe et remonte le long de sa cuisse. Sa culotte est déjà humide. Je l’attrape alors par la taille et la fait asseoir sur le comptoir. Ses jambes passent par-dessus mes épaules et elle attire mon visage vers son ventre. C’est un tout autre parfum qui émane d’ici, plus musqué mais tout aussi enivrant. De deux doigts j’écarte sa culotte avant de boire à sa source. 

— Ouh Ouh ! Ça va? 

J’ouvre les yeux. Elle est devant moi, un gobelet fumant à la main. Elle me le tend. 

— Tu ne serais pas un peu surmené toi ? J’ai cru que tu allais faire un malaise. Viens t’asseoir. Tu as besoin de prendre des congés je crois. 

Si elle savait…

Le temps dun café (2)

Je n’ai finalement pas composé le numéro. Ma foutue réserve. Mais je suis au bar le lendemain. À la même heure, pour être sûr de ne pas la louper. Mais j’ai beau regarder partout je ne la vois pas. J’aurais dû m’en douter. C’était trop beau pour être vrai. Elle a bien dû s’amuser à m’allumer avec son bristol. Un carton d’invitation pour un beau voyage m’étais-je dit. Un nouveau lapin au final.
Je suis en avance. Autant prendre un expresso. Ils sont bons ici. La plupart du temps le café a un goût de brûlé du fait d’une torréfaction exagérée. Pas ici. Ils doivent avoir un bon fournisseur. C’est une maigre consolation mais le plaisir est bon à prendre si petit soit-il. Mes doigts pianotent toutefois nerveusement sur le zinc en l’attendant, signe s’il en est de ma frustration.
Le voilà enfin entre mes mains. Et, assis sur mon tabouret, le nez dans ma tasse j’en respire les arômes quand la serveuse m’appelle.
— Monsieur ! Pour vous !
Et elle me tend une feuille de papier pliée en quatre. Ça ne va pas recommencer quand même.
Eh bien si. J’ai à peine le temps de tourner la tête et de vois sa silhouette disparaître dans l’encadrement de la porte. Elle n’a pas le manteau ample de la veille par contre. Mais une veste courte et cintrée qui met en valeur sa taille fine. Et son cul dois-je m’avouer. Car madame est callipyge. Mais la vision reste hélas fugace et je n’ai pas envie de lui courir après.
Reste la lecture de ce qu’elle m’a écrit. Peut-être exprime-t-elle ses regrets.
Je parcours son texte. Et je sens une douce chaleur irradier dans tout mon corps. Car c’est bien plus qu’une lettre d’excuse.
Voyez-vous donc. Elle a encore pris le temps de m’observer, tout entier pris dans ma rancœur et s’est fixée sur mes mains. Et qu’est-ce qu’elle ne leur fait pas faire. Ce cul que j’ai entraperçu alors qu’elle partait s’est réchauffé à leur contemplation. Et elle leur demande maintenant de venir attiser le feu par de douces et viriles caresses. Et si je savais hier où la joindre, je sais maintenant où la retrouver. Et je crois, à la lire, qu’elle considère nos retrouvailles comme étant urgentes.
Ce qu’elle ne sait visiblement pas c’est que je suis aussi joueur qu’elle. Et que je vais prendre un malin plaisir à entretenir sa frustration. Chacun son tour.
Je sors mon smartphone de ma poche.
Madame (je ne vous connais pas encore assez bien pour utiliser l’autre mot que vous me proposez),
Je vous suppose rentrée chez vous, humide et brûlante, attendant ma venue.
Je dois toutefois vous annoncer qu’il va vous falloir mettre la main à la pâte pour ne pas laisser retomber le soufflé de votre désir. Car je dois expédier mes affaires courantes et ne passerai que dans une heure. Mais je vous veux tout aussi échauffée que ce que vous m’avez dépeint dans votre missive.
Vous avez le droit de me traiter de salaud. Mais soyez rassurée. Je mettrai ensuite tout ce qui est en mon pouvoir pour parfaire la combustion de vos sens.
Votre dévoué
Envoi.
Et je commande un nouvel expresso.

Le temps d’un café

 

J’arrive au travail beaucoup trop tôt. Personne n’est là et je n’ai pas la clé. C’est l’occasion d’aller tâter l’ambiance du café d’en face. Je l’ai remarqué quand je suis venu passer mon entretien d’embauche mais je n’ai pas pris le temps de pousser sa porte. Ce temps que j’ai à tuer avant qu’un collègue n’arrive est un excellent prétexte pour y remédier.

J’entre et j’aime aussitôt. Un joli comptoir aux sièges hauts en bois délicieusement surannés, des tables entourées de fauteuils de cuir, tout est fait à mes yeux pour que je m’y sente bien. La lumière n’est pas aveuglante, c’est un atout supplémentaire pour l’établissement. Il respire le feutré.

C’est un rituel pour moi. Le premier café dans un nouveau lieu se prend sur le zinc. Pour être plus proche du serveur. En l’occurrence il s’agit ici d’une jeune femme blonde. Elle semble professionnelle et avenante. Il n’y a pas grand monde à cette heure et j’engage la conversation, histoire d’en savoir un peu plus sur le quartier. J’apprends que c’est essentiellement un bar d’habitués. Les professionnels du quartiers aiment s’y retrouver. Une belle occasion pour moi, qui suis nouveau dans cette ville, pour faire de nouvelles connaissances.

Mais l’heure tourne et il est maintenant probable que quelqu’un est arrivé au bureau. Il me faut donc y aller.

Je fouille dans ma poche à la recherche de l’appoint pour mon expresso et d’un pourboire pour la serveuse qui a eu la gentillesse d’accorder un peu de son temps au nouveau venu que je suis. Mais elle me sourit et me dit que ma consommation est déjà réglée. Devant mon air incrédule elle désigne du menton un point derrière moi. Je tourne la tête. À une table proche de l’entrée se trouve une femme dont je situe l’âge sensiblement dans la zone du mien. Nous nous fixons un bref instant. Puis elle se lève, m’adresse un petit signe du bout des doigts et sort. Interloqué je n’ai pas la présence d’esprit de la suivre. Un coup d’œil à ma montre m’indique que je n’en aurais de toute façon pas eu le temps.

Je rage intérieurement de cette occasion manquée de faire connaissance, d’autant plus que j’apprends de la barmaid que cette personne lui est inconnue. C’est dommage. Je n’ai vu cette femme que quelques secondes mais cela m’a suffi pour prendre conscience de son charme. Et avoir l’impression de ne pas lui être indifférent. Mais il est trop tard. Elle s’est fondue dans l’anonymat de la foule parisienne. Dommage.

C’est au moment où je vais quitter le bar que je remarque une carte sur la table de mon inconnue. Et la curiosité prend le pas sur ma déception. Est-ce un indice qu’elle m’a laissé ? Je lis rapidement. C’est un simple bristol blanc sur le recto duquel a été griffonné au stylo un numéro de téléphone. Je sais désormais comment la joindre. Je regarde maintenant le verso.

— Demain ? même heure ? Fabienne.

Je souris et me promets de lui confirmer notre rendez-vous par SMS à la pause déjeuner. Il va toutefois falloir se montrer patient jusqu’à demain.

Je le suis.

In cafe veritas

— Il paraît que si on boit dans le verre de quelqu’un on peut lire dans son esprit.

Et, avant que je n’aie pu répondre, elle avait pris ma tasse, l’avait portée à ses lèvres et y avait bu une minuscule gorgée. Avant de la reposer, son regard planté dans le mien

— Ajoutons à cela que je tiens d’une de mes aïeule, sorcière de son état, le don de lecture dans le marc de café et vous voilà perdu mon cher. Plus une seule de vos pensées ne pourra m’échapper désormais. Et Dieu qu’elles sont impures là. J’aime…

Démasqué, j’avais rougi.