Un effet bœuf

Image Jodiann Russell on Flickr

De retour dans la région qui m’avait vu naître, l’occasion était belle de renouer des liens fraternels que la vie n’avait que par trop distendus. 

Musicien armateur, il m’avait proposé de le retrouver lors d’une de ses répétitions. L’endroit n’avait pas été facile à trouver mais, une fois sur place, je fus transporté. Qui aurait pu imaginer que là, au milieu de rien du tout, se trouvait un studio qui n’avait rien à envier à ses structures professionnelles ?

Quand j’arrivai, mon frère était sur scène avec ses camarades. Ils travaillaient sur une de leurs compositions, un morceau jazz fusion à la ligne de basse élaborée. Je reconnus tout de suite son style. Il n’avait pas changé. C’était juste nettement plus fin qu’à ses débuts. 

Je fus accueilli avec bienveillance On me proposa un siège. Il y avait des canapés profonds, inévitablement occupés par quelques groupies et les musiciens qui ne jouaient pas.

L’ambiance était bon enfant. Ça buvait et fumait gentiment. Deux ou trois personnes étaient un peu parties mais tout allait bien. 

L’une des filles présentes me prit tout d’un coup à parti. 

– Tu joues de quoi toi ?

Je dus lui avouer que mes années de pianiste étaient par trop anciennes pour pouvoir en tirer quoi que ce fût. Elle sembla déçue 

– Mais j’écris. 

Que n’avais-je dit là. Elle ameuta tout le monde et je fus mis au défi de trouver des paroles au prochain morceau qu’ils allaient travailler, nettement plus rock. 

C’était une base à quatre temps, plutôt punk rock. Je décidai donc de travailler en octosyllabes et l’idée me vint d’une rencontre avec une créature bien montée. Je trouvais le propos tout à fait en rapport avec l’esprit du morceau et mes phrases s’enchaînaient. 

Papier et stylo en main, j’étais devenu durant quelques minutes leur centre d’intérêt et j’eus assez vite une trentaine de vers à leur soumettre. 

– Tu as écrit, tu chantes 

C’était plutôt péremptoire mais j’avais envie de jouer Je montai donc à mon tour sur scène, feuillet en main. 

C’était parti. Ça sonnait plutôt pas mal pour une pure impro et nous fûmes applaudis une fois mon texte terminé. 

Je descendis

– Eh bien, tes mots dépotent, on ne croirait pas à te voir 

Et, avant que je ne puisse la remercier, elle colla ses lèvres aux miennes. 

– Un acompte. La soirée ne fait que commencer Je vais te faire connaître ce dont tu parles, même s’il me faudra un accessoire. Mais j’ai tout le nécessaire chez moi. Tu viens ? 

Il était temps de partir. Mon frère m’adressa un clin d’œil complice en me prenant dans ses bras. 

– Café demain chez moi ? Elle connaît le chemin et nous avons des choses à nous dire. 

Je ne mesurais pas encore à quel point.