Sur le quai

Image Trinh Lè sur Flickr

Mots contraints : Cerise, manette, lunette, correspondance, volet, fauteuil, souris, chocolat, cahier.

J’attends ma correspondance sur le quai de la gare en griffonnant quelques mots sur un cahier quand elle vient s’asseoir sur le même banc que moi. Elle me dévisage avec un regard trouble et ses lèvres se retroussent sur ses dents, comme si elle allait me dévorer tout cru. Cerise sur le gâteau, en se penchant vers moi elle m’offre un point de vue incomparable sur son décolleté. Je lui souris, l’imaginant déjà aux manettes et nous amenant dans un fauteuil vers des plaisirs inoubliables.

Elle pose sa main sur la mienne. Je bande déjà. C’est alors qu’elle chausse une paire d’épaisses lunettes de myope. 

— Oh pardon ! Je vous avais pris pour quelqu’un d’autre ! 

Et elle se lève avant de disparaître dans l’escalier, me laissant chocolat. 

Encore un volet de ma vie de séducteur sur lequel je ne vais pas m’apesantir.

Un matin d’hiver

Cela nous tournait autour depuis quelques jours et Météo France avait lancé une alerte : il a abondamment neigé cette nuit et je vois que mon balcon est tout blanc quand j’ouvre les volets. Je ne peux éviter de sourire. Depuis tout petit et un voyage à la montagne où j’étais plus petit que la couche de neige, j’adore quand mon environnement est couvert par ce blanc manteau. Je ne peux pas non plus m’empêcher d’aller jusqu’à la rambarde pour regarder en contrebas. Avec un peu de chance je pourrai admirer quelques belles glissades.

J’aperçois justement une excellente candidate. Une de ces citadines toujours pressées et jamais équipées pour ce genre de temps. Son pas est aussi mal assuré qu’il essaie d’être rapide et ce qui devait arriver arrive. Elle s’étale les quatre fers en l’air. Sa jupe s’est retroussée dans sa chute et je m’aperçois avec stupéfaction qu’elle ne porte rien dessous. Le blanc de sa peau nue forme un contraste saisissant avec le sombre de sa tenue et se retrouve du coup en parfait accord avec ce qui l’entoure.

Je ne peux réprimer une exclamation, tout autant de surprise que d’admiration. Elle l’entend, se relève tant bien que mal et lève la tête pour m’invectiver. J’ai droit à toute une série de mots pas doux du tout, dont le surprenant “exhibitionniste sur son balcon”. Je réalise alors que, tout à la magie de ma découverte puis captivé par ce que j’avais sous les yeux, je n’ai pas pris la peine de passer le moindre vêtement. Je me disais bien pourtant que ça piquait un peu ce matin mais sans trop y prêter attention.

je m’apprête à battre piteusement en retraite sous ses lazzis quand, subitement, ses cris meurent dans un sanglot. J’arrive à comprendre au milieu de ses pleurs que, dans sa chute, elle a non seulement perdu ses clés mais aussi cassé son téléphone. La voilà donc à la rue sans qu’elle ne puisse prévenir personne. J’ai soudain honte de m’être moqué d’elle quand elle est tombée. Il me faut lui prêter main forte. J’ai mis la Bialetti sur le gaz il y a peu et j’ai parfaitement le temps de passer quelque chose, descendre proposer l’hospitalité à cette femme avant que l’eau n’ait fini de passer.

Je me hâte donc et la retrouve donc dehors à regarder fébrilement autour d’elle. Je me joins brièvement à elle mais je sais que c’est en vain. Les bouches d’égout sont voraces. Elle finit de fondre en larme sur mon épaule alors qu’elle me martèle le buste de ses poings.

— Venez ! Vous ne pouvez pas rester là ! Vous allez monter prendre un café, vous détendre un moment et passer les coups de fil nécessaires.

Elle relève la tête. Ses yeux gris sombres sont embués de larmes mais me dévisagent avec méfiance.

— Mais… Vous êtes…

— L’exhibitionniste du balcon, oui. Mais,comme vous pouvez le voir à présent, je peux être habillé aussi et je n’en suis pas pour autant un satyre.

Elle esquisse un léger sourire.

— Merci.

— Suivez-moi.

Nous montons chez moi sans mot dire . Je la débarrasse de son manteau et la fait s’asseoir sur le canapé.

— Le café est prêt. Du sucre ?

— Non merci. Votre téléphone ?

— Devant vous sur la table basse. Attendez, je le déverrouille.

Elle porte l’appareil à son oreille et entame une conversation animée avec ce qui doit être son petit ami. Ce faisant, elle croise et décroise nerveusement ses jambes, ce qui fait remonter sa jupe bien trop haut pour que cela reste raisonnable. J’ai posé les tasses et, assis face à elle, je ne perds rien du spectacle. Elle finit par s’interrompre et me lance un regard en coin avant de masquer le micro de sa main.

— Exhibitionniste pour commencer et maintenant voyeur ? Vous avez vraiment tous les vices ! 

Le sourire qu’elle me lance alors me laisse sans voix. Elle reprend sa conversation durant une ou deux minutes avant de raccrocher et de poser mon smartphone.

—  J’ai une heure avant que l’on ne vienne me chercher. Je vais donc devoir abuser de votre hospitalité. Mais vous me devez bien ça, non ? Avec votre comportement de vilain garçon il va vous falloir vous racheter. Venez donc près de moi !

C’est dit sur un ton sans réplique. Je m’approche. Elle prend sa tasse de la main gauche avant d’écarter grand les jambes et de m’indiquer le tapis.

— A genoux ! Votre défi maintenant est de me faire jouir le temps que je boive mon café. Mais attention ! Il vous faut être doux. Si je n’en renverse ne fût-ce qu’une goutte vous avez perdu.

Je mets maa tête entre ses cuisses et colle ma bouche à son sexe. Elle manque de s’étouffer. Puis la surprise fait place à une première onde de plaisir. Je ne la connais pas alors je me laisse guider par les réactions de son corps. Elle semble aimer que j’aspire très légèrement son bouton et que je fasse courir ma langue sur ses nymphes avant de les aspirer délicatement. Je ne veux surtout pas la brusquer et, à ce qu’elle m’a dit, j’ai un peu de temps devant moi. Qu’elle succombe à l’orgasme au point de renverser son café et s’en serait fini. Je ne le veux pas. Je la sens osciller entre maîtrise et abandon, tout en sirotant son breuvage. Les mots de Talleyrand me viennent alors : “Café : Noir comme le diable Chaud comme l’enfer Pur comme un ange Doux comme l’amour.” Ils prennent là tout leur sens. J’insiste et accentue mes caresses. Elle résiste. Juste ce qu’il faut. Avant de elle crisper ses doigts sur la faïence alors qu’un puissant orgasme lui traverse la colonne vertébrale. Elle crie et me broie les tempes de ses cuisses . Je l’accompagne jusqu’à ce que la houle de son bassin se calme. 

Elle finit par me tendre la tasse. Vide. Le canapé et le tapis sont presque intacts. Il n’y a en tout cas pas la moindre trace de café. J’ai gagné. Elle regarde sa montre.

— Il reste un peu de temps. Tu as encore du café ?

Je vais commencer à travailler très en retard. Ma galanterie me perdra.

Chaud et froid

Image LFDT photographie

Il fait un froid de gueux aujourd’hui. Et le ciel est menaçant. On a même annoncé de la neige je crois. Alors, pour aller travailler, je me suis emmitouflée autant que possible. Tant pis si on ne voit de moi que mes yeux surmontant une silhouette rendue informe par les couches de vêtements que j’ai empilées. Je ne suis pas glamour le moins du monde mais au moins je ne suis pas gelée.

J’arrive en bas du bâtiment qui accueille les bureaux de la société où je travaille. Je porte machinalement la main à ma poche pour prendre mon sésame . Rien. Et là, je le visualise très bien dans le vide-poches de mon entrée. Mince, il va me falloir attendre que les hôtesses du desk arrivent pour récupérer un badge visiteur. Ma journée commence bien. 

— Vous avez des soucis Madame ? 

Je tourne la tête et tombe nez à nez avec un gars que je n’ai jamais vu mais dont je ne peux détacher mon regard. Je suis soufflée. L’hiver ne semble pas avoir de prise sur lui si j’en crois sa tenue : des derbies, un chino, et un manteau léger très cintré qui ne cache rien de sa carrure. Il est taillé dans un V très prononcé et je me dis qu’il doit le travailler très régulièrement. Il doit ressentir mon trouble car, sans qu’il ne me quitte des yeux, je vois un large sourire éclairer son visage. 

Il répète sa question. Je finis par bredouiller que je ne peux pas entrer. 

— Ce n’est que cela ? Vous vous collerez à moi au portillon d’entrée. Et puis nous prendrons l’ascenseur ensemble. Vous allez bien au onzième, non ? 

— C’est tout à fait ça. On se connaît ? 

— Non mais j’ai déjà croisé votre regard à la machine à café. Il est de ceux que l’on n’oublie pas. 

Je rougis et souris sous mon masque. 

— Merci 

Il finit par se présenter. C’est un nouveau du service informatique, fraîchement sorti de son école. La DRH a bien choisi me dis-je avant de le suivre dans le hall. Il sort son badge et me conseille de se coller à son dos. Je m’exécute et sens ses muscles rouler alors qu’il ouvre. J’ai subitement très chaud alors que nous nous dirigeons vers les cabines. 

Nous montons et je vois mon niveau défiler sous mes yeux alors que nous continuons à nous élever. Il s’excuse. Il a machinalement sélectionné le sien. Mais l’éclat de son regard dément ses dires. Nous arrivons au treizième. Tout est encore éteint. Il me propose un café, tranquille, avant que ses collègues n’arrivent. Il pose d’abord son manteau dans son bureau. Je le suis, les yeux vissés sur son adorable cul bombé. Est-il aussi musclé de partout ?

Il fait couler deux expressos. J’ai ôté mon écharpe. Il siffle d’admiration en voyant le tatouage dans mon cou. J’ai habituellement les cheveux lâchés et il ne pouvait pas l’avoir remarqué auparavant. Il y porte un doigt timide

— Je peux ? 

C’est comme si une bombe éclatait dans mon corps quand la peau de son index entre en contact avec la mienne. Je ne peux retenir un soupir et renverse la tête en arrière. Ses lèvres prennent alors le relais. J’ai l’impression de devenir liquide et porte la main en bas de son dos pour le plaquer contre moi. Il résiste un instant. Juste le temps de déboutonner mon manteau et d’en écarter les pans. Puis son corps s’écrase contre le mien. Il bande. Je fonds un peu plus. Je veux le toucher et lance une main vers son ventre. Il me faut sa queue entre mes doigts. Il grogne alors que je le libère avant de me saisir de son sexe. Puis essaie de se frayer un passage sous mes vêtements. Je me prends à maudire toutes ces couches que j’appréciais tellement il y a à peine quelques minutes. Il finit par arriver jusqu’à moi, m’électrisant un peu plus alors qu’il remonte le long de mes flancs en direction de mes seins. Je suis trempée. Je désire cet homme comme rarement cela a pu m’arriver.

La rampe de néons du couloir s’allume soudain et il nous faut reprendre une attitude digne le plus vite possible. Je n’en reste pas moins rouge. Tant pis si on le remarque, je mettrai cela sur un chauffage trop fort par rapport à ma tenue. Il me faut descendre à présent, pleine de frustration

J’ai quand même commencé à réfléchir à tous les prétextes possibles pour mobiliser le helpdesk en espérant tomber sur lui. Je n’aurai de cesse que lorsque je l’aurai. Et la fin justifie les moyens.

Une rencontre virtuelle ?

Il n’a pas croisé âme qui vive aujourd’hui. Cloîtré dans son appartement il a travaillé comme un damné, commençant avant le lever du soleil et finissant bien après que la nuit est tombée. 

Le manque de contact lui pèse se dit-il, alors qu’il finit par envoyer un dernier mail et éteint son PC. Mais que peut-il y faire ? Son boulot est plus que prenant et les restrictions en vigueur interdisent les sorties vespérales. Il essaie bien les applications de rencontre géolocalisées mais les profils qu’il retient ne sont souvent que de passage dans son quartier. Et quand bien même, dans quelles circonstances pourraient-ils faire plus ample connaissance ? Il insiste pourtant, passant quelques minutes à faire glisser son doigt sur l’écran de son smartphone. En vain. 

Jusqu’à ce soir. Un pseudo retient son attention. Beaucoup plus élaboré que ce qu’il peut croiser d’habitude. Il lit la bio. Sybilline mais extrêmement attirante pour son esprit curieux. Alors il like. À sa grande surprise c’est un match. Il hésite un instant. Comment aborder une telle personne ? 

Il n’a pas le temps de se poser trop de question. La notification d’un message reçu tinte à ses oreilles. Il ouvre. Il n’y a qu’une ligne. Un lien. Cliquer dessus ? Et si c’était une arnaque ? Il ne sait rien de son expéditeur après tout.

La suite le fait sourire. Un GIF tiré de Alice au pays des merveilles : « ouvre-moi et goûte au contenu » . Puis c’est Kaa : « aie confiance ». Quelqu’un de malveillant se donnerait-il cette peine ?

Il fait glisser son index. Et finit par presser. 

Son navigateur s’ouvre sur un blog. La page d’accueil est éloquente. Il doit régner ici un érotisme tout aussi raffiné que sulfureux. 

Il se promène un moment sur le site. Et va de surprise en surprise. Si les billets sont autobiographiques, la personne qui les a écrits est un(e) fieffé(e) coquin(e). Car aucun sujet ne lui échappe. Et la sexualité abordée n’a pas de genre ni de nombre.

Il n’a pas pu s’empêcher de porter la main à son entrejambe pendant ses lectures. Et caresse maintenant sa queue dressée avec une entêtante lenteur au rythme d’un récit de slow sex. Il a envie que cela dure longtemps encore. Il se sent bien. 

Il ne peut soudain pas s’empêcher de pousser un juron. La fenêtre vient de se fermer sans qu’il n’ait touché à quoi que ce soit.

Le message qu’il reçoit dans la foulée le rassure autant qu’il entretient son excitation

Vous ne croyiez quand même pas que j’allais tout vous donner le premier soir ? Allons donc. Je ne suis pas si facile que je peux en avoir l’air. Rendez-vous demain soir. Même heure. Soyez ponctuel. Bonne fin de soirée. 

Il pose son smartphone, fou de désir. Mais il se refuse à s’assouvir. Il verra bien jusqu’où il pourra aller avant de demander grâce. 

Un certain regard.

Image Raska Resident on Flickr

Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Je peux même me vanter d’avoir une certaine expérience dans le domaine. Et pourtant, là, je ne peux pas cacher mon appréhension, cette peur stupide de ne pas y arriver alors qu’au fond de moi je sais que j’en suis tout à fait capable. 

C’est certainement parce qu’elle m’impressionne. J’ai été frappé par sa présence dès le premier regard. Dont, bien sûr, elle a été à l’initiative. Je ne me serais pas amusé à détailler une personne de sa trempe comme elle a pu le faire avec moi à peine étais-je entré dans son champ de vision. « Tu es à moi ». Voilà ce que m’ont dit ses pupilles. Et je me suis rendu immédiatement et sans conditions.

Il n’en fallait pas moins pour que je n’attende que le temps nécessaire à la disparition de ce qui me restait de morale avant de me lancer à sa suite quand elle a gagné l’arrière-salle. Elle m’y attendait, le regard triomphant. 

J’ai voulu m’agenouiller devant elle. Elle m’en a empêché en me retenant par le menton avant de coller sa bouche contre la mienne et de me forcer avec sa langue, étouffant ainsi toute velléité de protestation de ma part. 

Son autre main est partie bien plus bas, le long de ma colonne vertébrale, pour aller chercher mes fesses. Mon cul de salope comme j’aime à le décrire. Je me suis cambré sous cette caresse, tout autant désireux qu’elle me touche que surpris qu’elle sache déjà à quel point j’en suis friand. 

J’avais fermé les yeux quand elle m’a embrassé. J’ai fini par les rouvrir quand elle a décollé ses lèvres des miennes. Elle ne souriait plus et il y avait du feu dans son regard. 

Avec une incroyable dextérité elle s’est attaquée à la boucle de mon ceinturon. Puis aux boutons de mon pantalon Je bandais. Impossible qu’elle ne s’en rende pas compte. Mais ce n’était visiblement pas cela qu’elle attendait de moi. Car elle m’a fait tourner sur moi-même sitôt qu’elle m’a débarrassé du bas de mes vêtements avant de me plaquer face au mur 

La première claque est venue assez vite, bientôt suivie d’une volée d’autres coups. Mes fesses ont chauffé très vite. J’ai aimé cela. Elle s’y est prise en experte.

Mais c’est maintenant, quand je sens le froid de deux doigts couverts de lubrifiant qui se posent sur ma rondelle, que je commence à paniquer. Je sais par avance comment elle veut me posséder. Je l’ai déjà fait. Mais pas dans ces conditions. Je ne me sens pas prêt 

Pourtant ses phalanges sont déjà au fond de moi lorsque je me contracte. Trois doigts si je compte bien.

  • Tu es souple, tout va bien se passer 

Elle en es si sûre. Je dois me détendre afin de mériter la confiance qu’elle a placée en moi en me soufflant ces quelques mots. Les premiers que j’entends de sa bouche. Probablement les seuls. 

J’arrondis ma respiration. Elle aura ce qu’elle est venue chercher avec moi. Je m’en fais la promesse 

Impromptu

Image Catherine Reznitchenko

La publicité a parfois du bon. C’est en lisant un mail qui me vantait les mérites d’un énième incontournable de la Saint Valentin que je suis souvenu du fait qu’une de mes connaissances vendait à l’occasion quelques unes de ces babioles. Pas vraiment son fond de commerce cela dit. Mais en ces temps de vaches maigres il faut parfois faire feu de tout bois. 

Quelques messages échangés avec lui pendant ma pause déjeuner et l’affaire était conclue. Si j’arrivais à débaucher suffisamment tôt, il me fixait rendez-vous à sa boutique. Il y faisait des travaux et, m’avait-il dit, ce que je devais lui acheter n’était pas sans rapport avec l’endroit lui-même.

Je passai donc l’après-midi sur des charbons ardents, à maudire chaque nouveau mail susceptible de retarder la fin de mon travail. Mais, et je m’y étais engagé, il n’était pas question que je fasse plus que mes heures.

Pas le temps de me changer. Mon ami m’avait toujours connu tiré à quatre épingles mais aujourd’hui ce serait à la guerre comme à la guerre. Et, de toute façon, je ne l’imaginais guère faire ce qu’il m’avait sommairement décrit avec un des impeccables costumes dont il était coutumier.

En marchant vite, j’avais calculé que je pourrais passer une grosse demi-heure en sa compagnie. De quoi nous raconter un peu nos parcours depuis que la vie s’était peu ou prou arrêtée.

Il m’avait dit d’insister sur la sonnette. Il serait peut-être au sous-sol. Et pourtant il m’ouvrit la porte à peine eus-je pressé le bouton. Pas question de nous tomber dans les bras, consignes sanitaires obligeant. Mais nous étions heureux de nous voir. 

Il m’offrit un verre. C’était étrange de se retrouver comme cela. Un peu partout régnait le désordre des endroits laissés un peu à l’abandon et j’en étais presque triste. 

Le carillon m’arracha à ma rêverie. Attendait-il quelqu’un d’autre ? Auquel cas il serait temps que je m’éclipse.

Il revint avec une femme que j’avais déjà croisée ici. Elle venait faire la même emplette que moi et la conversation s’engagea là-dessus. Pour dévier sur cette foutue époque. 

Elle ne me quittait pas des yeux. Son regard m’avait naguère troublé et les choses n’avaient pas changé. À cette différence près que nous avions hélas peu de temps devant nous pour la séduction.

Il était d’ailleurs temps de rentrer. Elle me demanda de lui mettre son manteau. Je m’exécutai avec joie. Notre ami nous fit ensuite remarquer que nous avions en commun une partie de nos trajets respectifs. C’était l’occasion rêvée de poursuivre nos échanges et de jouer les chevaliers servant en la raccompagnant. Elle accepta ma proposition avec un plaisir non feint.

  • Et, si nous arrivons trop tard à ma porte, je vous offre le gîte et le couvert.

Je me pris à l’espérer. D’autant plus qu’elle l’avait dit avec une pointe de gourmandise dans son intonation. 

Il était temps de se mettre en chemin. Je lui offris mon bras. Elle s’y pendit et m’embrassa très délicatement sur la joue avant de remettre son masque.

  • Un acompte pour votre gentillesse.

Il ne nous restait plus qu’à marcher le plus lentement possible.

Rencard (8)

Il avait fini par la rattraper. Ou plutôt elle avait fini par accepter de se laisser prendre et l’avait attendu adossée à un pilier. Il voyait enfin son visage. Celui, comme il s’y attendait, d’une femme mûre au vécu certain mais à l’énergie intacte, ses quelques rides accentuant son expression volontaire et, il devait le reconnaître, légèrement gourmande. Il avait été immédiatement sous son charme. Il ne s’attendait toutefois pas à son regard. De grands yeux gris acier qui n’avaient pas cillé lorsqu’il s’était approché. Bien au contraire. Et c’est lui qui avait baissé le regard, devenant ainsi son sujet alors qu’elle avait été sa proie tout au long de la journée. Les rôles avaient été échangés en un tour de main. Cela n’était pas pour lui déplaire. 

Elle lui avait tendu la main. Il l’avait embrassée en gage de son allégeance. 

— Avez-vous apprécié la partie mon cher ? Vous m’aviez dit aimer qu’on vous surprenne.

Cette voix. Rauque et chaude, à l’accent bien du cru. Il en adorait les intonation. 

— C’était au-delà de mes espérances ma chère. Vous avez su me faire vaciller en permanence entre espoir et résignation et je dois avouer que je ne m’attendais pas à être malmené de la sorte. Mais nous voilà réunis et je suis le plus heureux des hommes. 

— Tsssttt ! La partie n’est pas terminée mon cher. Il vous reste l’ultime assaut à donner. Laissez-moi donc vous amener sur un terrain qui lui sera plus propice.

Et elle l’avait embrassé à pleine bouche avant de lui prendre la main pour l’entraîner dans une alcôve toute proche. La partie était donc jouée d’avance et il ne l’avait pas vu venir. Mais cela n’avait plus la moindre importance. Il l’aimait déjà. 

Le soir était quand chacun avait rejoint sa vie de tous les jours. Et il souriait en regardant la Garonne en contrebas à travers son pare-brise alors qu’il quittait la ville. En un après-midi il en avait connu tous les charmes. Et Dieu sait ce qu’il avait pu ressentir comme émotions. 

Il reviendrait. C’était certain. 

Rencard (7)

Il ne savait que faire en sortant du musée. Il n’avait plus la moindre piste et, depuis un moment n’avait plus le moindre mot sur sa messagerie. Cela le rendait amer. Elle s’était bien moquée de lui avec cette proposition de rendez-vous dans cette ville et les promesses sensuelles qui l’avaient accompagnée. 

Ne restait plus qu’une chose à faire : remonter dans sa voiture, rentrer chez lui et tirer un trait sur cette triste histoire. Il s’était fait avoir et retiendrait très certainement la leçon. Les réseaux sociaux n’étaient qu’un miroir aux alouettes et il allait prendre de la distance avec eux le temps de digérer sa déception. 

Le parking n’était qu’à une dizaine de minutes de marche. Il les avait faites sans se presser. Après tout il n’était plus attendu. Sauf qu’il avait quelque chose sur son pare-brise.

Il avait été un instant tenté de ne pas ouvrir cette nouvelle enveloppe et d’aller la jeter dans la poubelle qui se trouvait à proximité. Mais finalement sa curiosité avait pris le dessus. Il y avait une demi douzaine de photos. D’un corps sans tête. Absolument nu. Pris sous toutes ses coutures. Elle était extrêmement désirable avec ses rondeurs. Loin des diktats de notre société mais il ne l’en appréciait que plus. 

Il y avait une feuille de papier aussi. Sur laquelle il était écrit que le jeu avait assez duré. Et que la vérité se cachait sous une arche. Les arcades qu’il avait dépassées sans leur accorder le moindre regard quand il était revenu à son véhicule. Se pouvait il qu’elle l’ait vu passer sans se manifester ? Elle avait décidément joué avec ses nerfs jusqu’au bout. 

Il avait rebroussé chemin. Presque en courant. Et était passé sous la première arche. Pour voir une silhouette disparaître à l’opposé. Il s’y était précipité. Elle se faufilait un peu plus loin mais il gagnait du terrain. 

La fin de cette partie de cache-cache était proche. Et son excitation atteignait des sommets. 

Rencard (6)

Il avait pressé le pas pour gagner le musée et s’était acquitté de son ticket d’entrée avant d’y pénétrer. C’était à son avis là le terme de son périple. Car le premier lieu clos dans lequel elle le conviait. Et donc l’endroit rêvé pour s’offrir une rencontre. Car, se disait-il, à l’heure à laquelle il s’y était rendu, le musée n’était pas envahi par la foule et devait regorger de coins tranquilles où se retrouver. 

La première salle était consacrée aux sculptures et dessins de l’artiste qui avait donné son nom au lieu. Elle ne manquait pas d’intérêt mais il avait la tête ailleurs. Quand allait-elle lui apparaître ? De nouveau l’impatience le gagnait.

Personne n’était venu le rejoindre. Alors il était entré dans la deuxième salle, dédiée à l’exposition temporaire de quelques artistes contemporains. Il en avait vite fait le tour, tous ses sens aux aguets. Mais il n’y avait toujours pas eu de rencontre. 

Restait le jardin. Dont une partie venait d’un don de la famille du sculpteur. Il était l’écrin d’une collection de statues monumentales, ce qui avait eu pour résultat s’enflammer son imagination : elle ne pouvait être que là, cachée derrière une des sculptures et allait lui sauter au cou. Son visage s’était éclairé d’un large sourire et il avait arpenté les allées, s’attendant à chaque détour à tomber sur elle. 

Mais ses espoirs avaient été déçus. Tout ce qu’il avait trouvé c’étaient de nouvelles enveloppes : une par socle. Dans chacune d’entre elles un nouveau détail de sa mystérieuse correspondante dont il connaissait maintenant le galbe de la poitrine et des fesses. Mais il n’aurait toujours pas pu la reconnaître. Et il n’avait cette fois aucun élément qui lui aurait permis de progresser.

Le musée allait fermer. Alors il était sorti, agacé et déçu. 

Se pouvait-il que ce jeu de piste ne mène à rien ? Qu’elle lui ait finalement posé un lapin ? 

Il ne pouvait se résoudre à son hypothèse. Mais il se retrouvait dans un cul de sac. 

Rencard (5)

En arrivant devant un panneau qui lui annonçait qu’il était dans l’avenue de Toulouse, il avait cru toucher enfin au but.

Rien pourtant ne lui donnait la moindre indication à ce sujet. La bâtisse qui se trouvait derrière ne présentait rien de particulier avec sa façade un peu défraîchie et il n’avait aucun indice à portée de vue.

Il était toutefois persuadé d’avoir vu une silhouette se découper à la fenêtre de l’étage. Qui avait disparu dès qu’il avait levé les yeux dans sa direction. Comme si on n’avait pas voulu qu’il vît quoi que ce soit.

Son esprit s’était aussitôt enflammé : et si c’était elle ? Touchait-il au but ? La porte de bois du garage allait-elle s’ouvrir sur cette femme après qui il courait depuis le début de la matinée ?

Et puis on lui avait tapé sur l’épaule. Il s’était retourné. C’était une très jolie femme. Une cascade de cheveux d’or qui encadrait un visage mi ange mi démon, un sourire qui entrouvrait une bouche gourmande, un décolleté grand ouvert sur une poitrine arrogante,elle était à croquer Mais hélas trop jeune à son avis pour être son élue. Celle qui se trouvait devant lui portait une petite vingtaine et, sans pourtant jamais le lui avoir demandé, il imaginait à son inconnue une confortable quarantaine.

— Vous êtes encore loin du Musée André Abbal Monsieur. Et pourtant il se pourrait que ce que vous cherchiez s’y trouve 

Puis elle avait tourné les talons sans lui laisser le temps de la moindre question. Elle faisait donc quand même partie du complot. Et c’était son premier indice vivant. Une preuve pour lui que le dénouement approchait ? 

Il avait levé une nouvelle fois les yeux vers la fenêtre. L’intervention de la petite blonde lui semblait trop à propos pour qu’elle n’ait pas été téléguidée de près. Mais il n’avait rien vu de plus que le reflet du soleil. Alors il s’était remis en marche. 

Quel nouveau mystère l’attendait au musée ?